Témoignage d'adolescents : Salomé, la rebelle

Le temps d’une semaine pendant cinq étés, vingt jeunes ont partagé l’aventure "Avoir 20 ans". Cinq portraits d’entre eux permettent de saisir les enjeux de leur traversée de l’adolescence.

Témoignage d'adolescents : Salomé, la rebelle
Contribution externe

Portrait réalisé par Chloé Colpé.

"La famille ? C’est une notion relativement inconnue pour moi. On n’est pas très famille, tout ça. Ma famille, c’est ma maman."

Salomé raconte le début de la vie sous le signe du chaos. Ses parents se séparent peu après sa naissance. Elle évoque un père "inconnu" à qui elle ressemble physiquement "très fort", ce qui accentue le trouble : "Je me regarde dans le miroir et je suis son portrait craché, je me dis : Ah bah, c'est super, tu ressembles à un inconnu !" Avec lui, les rapports sont compliqués, comme une succession de rendez-vous manqués. On s'appelle, on se fâche, on souhaite se revoir mais l'un n'est plus disponible quand l'autre rouvre la porte. Alors, "ma maman a tout l'amour rien que pour elle, c'est la personne que j'admire le plus au monde". Un entretien avec Salomé, c'est l'assurance d'un moment qui sera à la fois grave et joyeux, léger et écrasant, sensible, souvent lucide. Jamais dans la demi-mesure.

Conduites à risques

Au cours de son adolescence s'installe une rébellion générale. Salomé a 16 ans et la situation se tend. En l'espace d'un an et demi, elle "déconne à l'école", multiplie les conduites à risques. Les relations avec son entourage sont explosives. Son rapport au corps est un révélateur qui traduit la complexité du moment : son corps, le lieu des explorations curieuses, des exagérations en tous genres, des expériences qui font grandir vite. Elle est littéralement à fleur de peau et imagine les tatouages qu'elle compte bien y imprimer. En premier lieu, sur le bras, ce sera Médusa, "tu vois, la meuf avec des serpents sur la tête ? La déesse grecque qui, quand tu la regardes, te transforme en pierre".

À l'issue de cette année difficile, Salomé change d'orientation scolaire. Lasse des examens de passage à répétition, d'un redoublement en cinquième, elle s'oriente vers la filière professionnelle, option coiffure. Elle parle de ce choix difficilement - "j'avais honte" -, craignant le jugement de sa mère et de ses amis, "parce que c'est la lose !" Au fil du temps, elle apprend à l'assumer, en même temps qu'elle s'épanouit dans cette branche et qu'elle s'en trouve valorisée, clôturant la discussion par : "Au pire maintenant, les autres, je les emmerde !" Salomé se rêve en coiffeuse tatoueuse à Bruxelles.

La meilleure défense, c’est l’attaque

Pourtant, l'été suivant, elle se sent toujours complexée, notamment face "aux jeunes du projet" - même si ceux-ci ne feront jamais le moindre commentaire sur son parcours. Puisque la meilleure défense, c'est l'attaque, en juillet, lors du voyage annuel, alors que la majorité du groupe entre en études supérieures, elle les singe : "Moi, j'ai eu mon bac", "Moi, je rentre dans une super école de littérature". Pour mieux se rabaisser juste après : "Ben ouais, moi j'ai raté ma cinquième et je suis en professionel coiffure dans un trou paumé à Ghlin !" La littérature scientifique a bien cerné ces élèves qui, comme Salomé, ont le sentiment que les études ne "servent à rien" et ne peuvent assurer leur avenir. Cette stratégie de la réorientation n'est pas seulement une réponse à la nécessité de changer de voie : pour eux, on devient "grand" à partir du moment où on est rémunéré. C'est aussi la sensation de mieux maîtriser le cours de sa vie, c'est récupérer une estime de soi largement mise à mal à l'occasion des échecs scolaires à répétition. "J'avais besoin d'être dans un endroit où on me donne des leçons et que je sache à quoi ça va me servir. J'avais besoin d'être jetée dans la vraie vie." Au salon, elle gère les factures, les stocks et les clients. Elle gagne sa vie.

Salomé n’a jamais peur des affrontements, son histoire l’a aguerrie.

Si elle trouve sa place dans le monde du travail, elle ne se sentira jamais vraiment légitime "dans le projet". Celui-ci serait réservé à une élite dont elle ne fait pas partie, aux adolescents formés aux matières littéraires et artistiques, nés dans des familles "classiques" ou dans l'idée qu'elle s'en fait. Elle se déprécie, trouve qu'elle "ne raconte que des conneries". Quand elle se découvre dans le film : "J'étais gênée à mort !" Dans un même mouvement, elle peut ruer dans les brancards, oser prendre la parole devant Wajdi Mouawad et ses invités pour défendre ses positions (refuser de participer à la "thérapie de groupe" où chacun était invité à s'exprimer après la visite des camps d'Auschwitz, claquer la porte pour "aller prendre l'air"), affirmer qu'elle "déteste les jeunes du projet" - exception faite pour un bon nombre d'entre eux -, s'étonner de l'attention que tous lui portent quand elle disparaît pour un petit souci de santé à Athènes, craindre la fin de l'aventure parce que "c'est quand même des gens dans ma vie sur lesquels je peux compter".

Conteuse d’histoires

Salomé est une conteuse d'histoires, elle tient son auditoire en haleine. Chaque année, elle commence l'interview en annonçant les "catastrophes". Encore une année "catastrophe !" L'écouter, c'est apprendre à décrypter ses histoires toujours émaillées de scènes de disputes rythmées avec humour et intelligence, quand elle se fait passer tour à tour pour la victime ou l'emmerdeuse. Je me demande souvent comment distinguer le vrai du flou, où situer le curseur. Au bout de cinq années d'échanges avec le groupe des vingt adolescents, il m'est arrivé de découvrir au hasard d'une discussion, la "réalité" de certaines situations qui m'avaient été présentées jusqu'alors sous un tout autre angle. Et je comprends qu'il ne s'agit pas moins d'un mensonge ou d'une "vérité trafiquée" que de la seule version de l'histoire qu'il était possible de formuler à ce moment-là. Celle qui collait au plus près des sentiments du moment. C'est en confrontant les différentes versions des récits que la trame et l'intrigue prennent alors de l'épaisseur. Tout l'enjeu est de repérer les histoires à trous, les couches de silences, les non-dits, débusquer les événements omis. Car ces récits adolescents aménagent subtilement des zones de flou pour préserver ce qui est impossible à raconter. Et qui se raconte parfois des années plus tard lorsque les fils sont prêts à être démêlés. Parler de soi, ce n'est pas "seulement" raconter son histoire mais c'est une manière toute personnelle de dire le monde dans lequel on vit, dans lequel on croit en cherchant à le lire avec cohérence.

Lors de notre dernier entretien, Salomé a 22 ans. Nous faisons le tour de ses nouveaux tatouages. On s'arrête longuement sur celui de Jack, le personnage de Tim Burton, issu de son dessin animé favori, L'Étrange Noël de Monsieur Jack : "C'est le mélange d'Halloween et de Noël. Un Noël un peu glauque. Le Noël que j'ai toujours eu chez moi d'ailleurs !" Et elle part dans un grand rire.

À savoir

Cinq étés durant, de 2011 à 2015 , cinquante adolescents venus de Mons, Namur, Nantes, Montréal et l'île de la Réunion se sont retrouvés pendant une semaine dans le cadre d'une aventure intitulée Avoir 20 ans, portée par le metteur en scène Wajdi Mouawad. De 15 à 20 ans, ils ont ainsi voyagé, échangé, appris d'eux-mêmes et des autres. Cette odyssée a fait l'objet d'une étude socio-anthropologique et visuelle menée par Chloé Colpé qui a suivi les vingt jeunes Belges jusqu'en 2019, dans le cadre d'une thèse de doctorat se composant d'un film documentaire, encadrée par Gérard Derèze et Philippe Scieur et soutenue en octobre 2020 à l'UCLouvain (École de communication). Des entretiens approfondis menés chaque année émergent les ressorts de leurs différents parcours, marqués par les épreuves (à soi, aux autres, à la famille, à l'école) et les ressources puisées pour les affronter. Le projet Avoir 20 ans a été mené avec une grande liberté, sans qu'aucune contrepartie n'ait été exigée des participants. Personne parmi eux n'a abandonné l'aventure en cours de route, ce qui donne une valeur singulière à cette exploration inédite de l'adolescence. Pour cette série d'été, Chloé Colpé signe cinq portraits emblématiques et donne accès à leurs pendants documentaires filmés.

3 questions à Salomé: celle qu'elle est aujourd'hui

Quel regard portes-tu sur ton adolescence ?

Je trouve que j’ai bien évolué dans l’ensemble, j’ai une meilleure relation avec ma maman. Le projet m’a ouvert l’esprit. Je pense qu’avant j’avais plus de mal à me dire que j’étais quelqu’un de bien. Lors du voyage au Sénégal, c’était une période où je n’étais pas bien, j’ai beaucoup discuté avec Lilian Thuram (qui nous accompagnait). Il m’avait proposé de faire cet exercice : me regarder tous les jours dans le miroir et me dire que j’en valais la peine. D’abord 10 secondes, puis augmenter chaque jour. Je n’y parvenais pas trop et maintenant, oui. Aujourd’hui, je peux dire que je suis bien dans ma tête et dans mon corps.

Et concernant le projet, comment a-t-il accompagné cette traversée ?

Le dernier voyage à Beyrouth m’a beaucoup changée. J’avais très peur d’y aller. Ma mère, qui est toujours ouverte, avait des craintes donc ça me faisait vraiment peur. J’avais demandé à Wajdi pourquoi il avait choisi cette destination pour moi. Il m’avait répondu que c’était la ville de son enfance, qu’il trouvait qu’elle ressemblait à ma personnalité, donc bon. Voilà, j’y suis allée et j’ai adoré. À chaque fois qu’on partait l’été, on se coupait de la réalité. C’était un peu comme si on avait deux vies. La vie entre nous, celle où on s’échappe de la réalité, sans les parents, sans les amis de tous les jours. Quand le projet s’est arrêté, c’est au moment où j’ai commencé à travailler comme coiffeuse. Je n’avais plus de vacances. On passe à la vie d’adulte, on paie des factures, on travaille.

Aujourd’hui que fais-tu ?

Depuis septembre et après le Covid, j’ai arrêté la coiffure et je suis devenue éducatrice dans l’école où j’ai fait mes études de coiffure. C’est comique : j’ai 26 ans, les élèves ont tendance à me prendre pour leur copine. Je connais toutes leurs techniques, tous les coups foireux parce que je les ai faits avant eux ! Les élèves parlent beaucoup avec moi, surtout les filles. Les histoires et les bagarres avec les garçons, quand elles tombent enceintes… J’essaie de trouver des solutions. J’ai de bons contacts avec eux. Pas avec les profs, ça, ça n’a pas changé ! Et récemment je me suis fait convoquée par le directeur - qui me connaît bien puisque j’étais élève - pour ma couleur de cheveux, puis pour mes tatouages ! Heureusement, avec le masque il n’a pas encore découvert mes piercings !

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