Comment l’invention de la "catégorie" a changé l'histoire de la pensée humaine

L’esprit ne peut pas s’empêcher de classer ce qu’il perçoit et de le rapprocher de ce qu’il sait. La perception du monde suppose l’existence a priori de catégories mentales. Mais d’où nous viennent-elles ? Et comment s’articulent-elles les unes par rapport aux autres ?

Comment l’invention de la "catégorie" a changé l'histoire de la pensée humaine

Voici le dernier épisode de notre série philo d'été (*)

Imaginez que vous voyez un animal dans le lointain et que vous vous dites : "Tiens, il y a un chien là-bas." Comment l’esprit fonctionne-t-il pour en arriver à cette affirmation ? L’animal a quatre pattes et une tête, et pourtant vous ne dites pas que c’est une chèvre ou un sanglier. Mais qu’est-ce qui vous fait dire alors que c’est un chien ? Pas sa taille, il y a des chiens petits comme un renard et d’autres grands comme un veau. Pas son pelage, il y a des chiens poilus comme un chevreuil et d’autres touffus comme un mouton. Pas sa couleur, pas sa grosseur… Mais qu’y a-t-il de spécifique au chien alors ? L’aboiement, oui, d’accord. Mais, dans notre expérience de pensée, le chien est trop loin pour qu’on puisse l’entendre. Et pourtant, vous vous dites bien : "Tiens, il y a un chien là-bas."

Il n’y a qu’une explication possible : il y a en nous une catégorie dénommée "chien". Face à un objet connu ou inconnu, face à une image précise ou floue, l’esprit ne peut pas s’empêcher de classer ce qu’il perçoit et de le rapprocher de ce qu’il sait. Il peut s’agir d’un chien, mais il en irait exactement de même face à un tournevis, un banquier, un fromage ou une valise. La perception du monde suppose l’existence a priori de catégories mentales.

Mais d’où nous viennent-elles, ces catégories ? Comment apparaissent-elles ? À quel âge ? Comment s’articulent-elles les unes par rapport aux autres ? La liste des questions est longue. Les "catégories" nous ramènent en tout cas à Platon qui estimait pouvoir s’en passer et à Aristote qui en faisait par contre un des piliers de son système de pensée.

Aristote était parti d’un constat : le verbe "être" peut s’utiliser de manière très différente. On s’en rend compte en comparant des petites phrases comme nous sommes cinq, nous sommes jeudi, nous sommes à Anvers, nous sommes pressés, nous sommes des êtres humains ou, plus simplement encore, nous sommes. Même si ces six phrases peuvent caractériser une même situation à un même mot, le verbe être s’y donne à chaque fois de manière différente car il renvoie respectivement à la quantité, à l’espace, au temps, à la qualité, à l’essence ou à l’existence.

Un moteur à deux temps

Les catégories sont indispensables à la pensée, mais elles ont néanmoins deux caractéristiques auxquelles il faut prêter attention.

Une catégorie a toujours un côté arbitraire, imprécis, subjectif et conventionnel. Elle n’est donc jamais vraie ni fausse, et la seule manière de l’apprécier est de voir son utilité. Pour un gérant du supermarché désireux d’augmenter son chiffre d’affaires, la catégorie des jeunes papas regrouperait autant de monde que celle des jeunes mamans, mais elle serait probablement moins utile.

Les catégories sont rigides et figées dans un monde qui ne l’est pas. Donc un jour ou l’autre elles deviennent inadaptées, et elles doivent alors laisser la place à de nouvelles catégories. Dans les années soixante, IBM était ainsi membre de la fédération patronale belge des… constructions métalliques ! À l’arrivée du constructeur informatique, comme la catégorie adéquate n’existait pas, on n’a rien trouvé de mieux que de mettre les ordinateurs américains en compagnie des hauts fourneaux, des fils de fer barbelés et des laminoirs.

Malgré ces grosses déficiences, l’invention de la "catégorie" par Aristote est un moment décisif dans l’histoire de la pensée, car il est alors devenu possible de comprendre - un peu - et de modéliser la manière dont nous raisonnons.

Comme le montre le schéma, la pensée est un moteur à deux temps, sans cesse en mouvement entre, d’une part, une réalité diverse, complexe, floue et incertaine et, d’autre part, nos catégories et autres généralisations rigides, stéréotypées, voire caricaturales. Penser consiste pour l’essentiel à simplifier ce qui est en face de nous, et à utiliser ces simplifications. La symétrie, qu’un coup d’œil trop rapide aurait pu observer dans le modèle, n’existe donc pas. Pour l’essentiel, tout différencie les deux temps de la pensée. Celui du haut a pour nom "induction". Il conduit, à partir de certains éléments particuliers, à des hypothèses générales. Celui du bas a pour nom "déduction". Il mène, à partir de prémisses acceptées telles quelles, à des conséquences nécessaires.

Pour partir en vacances on induit une idée, et on déduit ensuite la meilleure manière de s’organiser.

Raisonner dans tous les sens

Le syllogisme également inventé par Aristote fait aujourd’hui sourire à juste titre quiconque veut modéliser la pensée, et pourtant son utilité reste redoutable. La preuve en est qu’il nous permet de clarifier et de développer notre propos.

Prenons les mêmes trois petites phrases, mais organisons-les dans trois séquences différentes.

A. Toutes les maisons de cette rue sont belles
B. Cette maison est dans cette rue
C. Cette maison est belle

B. Cette maison est dans cette rue
C. Cette maison est belle
A. Toutes les maisons de cette rue sont belles

C. Cette maison est belle
A. Toutes les maisons de cette rue sont belles
B. Cette maison est dans cette rue

Ces trois raisonnements éclairent trois manières très différentes de penser.

Le premier raisonnement part du général et va vers le particulier. S’il respecte les règles de la logique, il sera correct. Une déduction peut s’imaginer parfaite, et si on la recommence, elle fournira le même résultat. Mais le point faible de la déduction est évidemment son point de départ. D’hypothèses boiteuses ou fausses, on pourra en effet déduire n’importe quoi. Une déduction correcte ne suffit pas pour affirmer que la conclusion est vraie.

Les raisonnements déductifs sont les plus faciles et, un jour ou l’autre, ils seront tous assurés par des machines.

Pas d’algorithme disponible

Le deuxième raisonnement part du particulier et va vers le général.

La réflexion se construit sur des observations et aboutit à l’une ou l’autre hypothèse dont on ne peut être sûr à 100 %. Une induction parfaite est impossible car elle prendrait un temps infini. Il n’y a pas d’algorithme disponible, tout au plus des heuristiques, des "manières de trouver", dont la fiabilité ne peut être totale.

Une induction suppose nécessairement un lâcher-prise, un raccourci, une forme de défi, car il n’est pas rationnel d’être 100 % rationnel. Quelqu’un qui exigerait de pouvoir étudier tous les projets de vacances possibles ne partirait jamais en vacances. Dans l’induction, les erreurs sont toujours possibles.

L’induction va du particulier à l’universel, c’est par elle que les théories scientifiques sont élaborées. La déduction va de l’universel au particulier, c’est par elle que les théories scientifiques sont testées.

La déduction est une forme de raisonnement simple. Son point de départ est pris tel quel, sans tenir compte de toutes les difficultés qui ont parsemé son élaboration. Une déduction se conclut logiquement, nécessairement à partir de quelques concepts. Si j’ai en moi une idée de ce qu’est un "budget" et un "équilibre", je peux déduire un avis à propos de celui qu’on me propose pour l’année prochaine.

Le point de départ de l’induction par contre est l’ensemble des observations que je peux faire. Un raisonnement inductif commence par une infinité de prémisses et ne peut être purement logique. La déduction part des concepts, l’induction est la conceptualisation elle-même en action.

Les habitudes issues de l’expérience

Il n’est pas étonnant que le "problème de l’induction" soit considéré comme un grand problème de la philosophie. C’est le défi de la généralisation, du passage de l’objet au sujet. Il est en filigranes de nombreuses questions, par exemple :

- parce que cela a toujours été le cas, sera-ce toujours le cas ?

- les statistiques peuvent-elles conduire à des certitudes ?

- les habitudes issues de l’expérience peuvent-elles fonder les lois de la nature ?

Le troisième raisonnement va du particulier au particulier. Le philosophe américain Pierce a introduit l’idée d’abduction pour définir cette deuxième forme particulière de raisonnement non déductif très courant. D’une prémisse simple, j’induis une autre hypothèse simple.

L’idée d’abduction met en évidence chez l’être humain une activité mentale très fréquente, voire nécessaire, qui oriente nos comportements sans pour autant être formellement valide. Elle sous-tend sans surprise toutes les suggestions reçues sur Internet. Vous avez aimé X, donc vous allez aimer Y ! Effectivement, du particulier au particulier…

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(*) Aux origines de la philosophie occidentale

Il y a 2 400 ans , sous le soleil de la Méditerranée, Platon et Aristote se croisent pour ce qui sera une des plus importantes rencontres de l'histoire. Leur controverse philosophique nous est encore utile pour penser notre monde actuel. En compagnie du philosophe Luc de Brabandere, La Libreest partie cet été à leur rencontre qui est à l'origine de la philosophie occidentale. Retrouvez tous les épisodes de cette série ci-dessous.
Avec Anne Mikolajczak et l'illustrateur Rif (Cartoonbase), Luc de Brabandere publiera en novembre "Platon vs Aristote , une initiation joyeuse à la controverse philosophique" aux Éditions Sciences humaines, un ouvrage dont est tirée cette série.

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