Vietnam, Afghanistan, les leçons de deux humiliantes défaites

La prise de Kaboul par les Talibans rappelle fortement la chute ignominieuse de Saïgon en 1975. Voici les leçons que l'on peut en tirer.

Vietnam, Afghanistan, les leçons de deux humiliantes défaites
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Contribution externe

Une carte blanche de Philippe Jottard, ambassadeur honoraire.

La prise de Kaboul par les Talibans rappelle fortement la chute ignominieuse de Saïgon en 1975 et, n’en déplaise à Joe Biden, l’humiliante défaite américaine et de leurs alliés sud-vietnamiens. Au-delà des différences dans la genèse des conflits et des contextes - guerre froide naguère et montée de l’islamisme aujourd’hui - que de similitudes et de parallélismes frappants qui doivent nous interroger !

Échec en premier lieu des États-Unis dans deux longues guerres, coûteuses en vies humaines, surtout au Vietnam, essentiellement pour les populations locales, dans leur volonté de faire barrage, en Asie du Sud-Est, au communisme, et en Afghanistan, de punir al-Qaïda puis d’apporter paix, développement et modernité dans un pays dans lequel ils avaient œuvré antérieurement avec leurs alliés pakistanais et saoudien à la défaite de Moscou, prélude à l’effondrement de l’empire soviétique.

Échec aussi de la supériorité des moyens militaires, notamment aériens, sur des adversaires moins bien armés mais mus par une foi inébranlable dans leur cause, celle de l’unification nationale du Vietnam sous la férule du parti communiste, et, s’agissant des Talibans, ces « étudiants » (en religion), celle de l’application stricte de la Charia, c’est-à-dire la voie islamique et la défaite des mécréants. Si la République socialiste du Vietnam a bénéficié d’une aide militaire considérable de son voisin chinois et de l’URSS, la proximité avec les services secrets pakistanais a favorisé les Talibans. De toute manière, l’armement avec lequel les Américains ont généreusement équipé leurs alliés locaux (pour des milliards de dollars) a été d’une utilité dérisoire face à des adversaires aussi déterminés.

Cette surabondance des armements n’a pas davantage compensé la faiblesse des fronts politiques intérieurs. Les régimes de Saïgon et de Kaboul ont été affaiblis par le fait même que les États-Unis ont dirigé la guerre et fourni l’effort principal, réduisant leurs alliés locaux à un rôle d’appoint, sinon de supplétifs alors qu’il aurait dû s’agir pour ces derniers de leur guerre à eux et de se battre pour leur pays. Corruption et incurie, en dépit de la bravoure de certains militaires, ont caractérisé ces alliés locaux. Les Américains ont assez rapidement compris au Vietnam, plus tardivement en Afghanistan, qu’en s’appuyant sur des États prédateurs et faillis la guerre ne pouvait être gagnée.

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Les erreurs des États-Unis

La stratégie initiale - intervenir directement pour éviter la « chute des dominos » en Asie du Sud-Est (qui ne s’est jamais réalisée); châtier les coupables des attentats du Onze Septembre et éliminer le terrorisme - s’est modifiée. C’est alors que vietnamiser la guerre visa à permettre de quitter le Vietnam sans perdre la face. En Afghanistan, avec le concours de l’Otan, l’intervention américaine chercha ensuite à pacifier et moderniser un pays aux fractures ethniques et religieuses, encore fortement marqué dans les zones rurales par l’obscurantisme. Dans les deux pays, une fois admise la nécessité de mettre fin à leur engagement direct, les États-Unis ont fait porter l’essentiel de l’effort militaire par des armées locales à la motivation incertaine avec comme résultat la déroute inéluctable de celles-ci. Les négociations menées parallèlement par les Américains avec l’adversaire en vue de s’extirper du conflit ont laissé de côté les partenaires locaux, en partie dans le cas du Sud-Vietnam, complètement dans celui de l’Afghanistan, pour les mettre de toute façon devant le fait accompli.

Après les profondes divisions provoquées par la guerre du Vietnam et les échecs répétés de l’interventionnisme occidental en Irak et en Libye, la population américaine ne veut plus d’aventures militaires extérieures. Trump et Biden l’ont parfaitement compris. Le président démocrate, lui qui n’a jamais cru à la mission modernisatrice en Afghanistan et face à la perspective d’une guerre interminable, a choisi - avec réalisme ? l’avenir le dira - de quitter le terrain, advienne que pourra de ce pays.

L'après

La fin de la guerre au Vietnam n’a nullement mis un terme aux souffrances de la population: camps de rééducation au Sud, imposition d’un régime marxiste pur et dur qui conduisit à la débâcle économique et à l’exode des réfugiés de la mer. Depuis 1985, « l'économie de marché à direction socialiste » permet un décollage économique impressionnant sans pour autant entamer le monopole politique absolu du parti communiste.

En Afghanistan, la reprise du pouvoir par les Talibans signifie régression et répression. Seront effacés les progrès réels réalisés dans les villes en matière de liberté, d’éducation et d’émancipation féminine. En souffriront aussi particulièrement les femmes, ceux qui ont collaboré avec les Occidentaux et les chiites. Al-Qaïda, le groupe terroriste issu de la guerre contre les Soviets menée avec l’appui américain, responsable des attentats du Onze Septembre qui a motivé l’intervention américaine et qui entretient de bonnes relations avec les Talibans, pourrait, ironie de l’Histoire, frapper à nouveau à partir de sa base dans ce pays en dépit des engagements pris par ses nouveaux maîtres à l’égard des États-Unis.

L’État afghan a été incapable de défendre ses citoyens et de préserver les acquis de l’engagement occidental pour les multiples raisons détaillées ci-dessus, propres à la fois à l’engagement américain et aux caractéristiques du pays. Rappelons cependant que la démocratie est le fruit de siècles d’expériences politiques parfois sanglantes avec aussi des retours en arrière et que son exportation à la faveur d’expéditions militaires à la façon des néo-conservateurs est vouée à l’échec. Pour s’implanter durablement, la démocratie requiert un minimum de laïcité, condition insuffisante, c’est vrai, mais néanmoins indispensable.

Ce que l'Europe doit retenir

Les défaites américaines tant au Vietnam qu’en Afghanistan ont une forte valeur symbolique. Même si la décision américaine de se retirer du conflit afghan peut se comprendre après vingt et au vu des exigences de la politique intérieure. La méthode est néanmoins désastreuse. Les Talibans peuvent se vanter à présent d’avoir vaincu les deux superpuissances soviétique et américaine comme les Vietnamiens, eux, trois membres du Conseil de Sécurité (la France, les États-Unis et la Chine en 1979). Avec la prise de Kaboul, la confiance dans les États-Unis est ébranlée. Il s’agit là d’une leçon importante pour l’Europe qui doit, plus que jamais, veiller à acquérir son autonomie stratégique.

>>> Titre de la rédaction. Titre original: Vietnam, Afghanistan, d'une défaite à l'autre