Et si c’était à l’école qu’aurait pu se gagner la guerre afghane ?

On ne peut combattre une idéologie seulement avec des armes... Une femme éduquée, c’est une puissance bien plus dangereuse pour les fondamentalistes que les chars ou les missiles.

Et si c’était à l’école qu’aurait pu se gagner la guerre afghane ?
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Contribution externe

Une opinion de Etienne Hubin, Professeur d’Histoire au Lycée Mater Dei à Woluwe-Saint-Pierre.

Depuis quelques semaines, nous assistons, consternés, à la fulgurante progression des Talibans qui viennent tout juste de reprendre le pouvoir à Kaboul, vingt ans après en avoir été chassés par les armes.

Derrière nos écrans, nous nous demandons tous comment cela est possible. Comment une idéologie qui traite la femme moins bien que du bétail peut-elle encore avoir un tel succès en plein XXIe siècle ? Comment tout cela a pu arriver, alors que les Occidentaux ont dépensé des sommes pharaoniques dans une lutte qui, il faut bien l’avouer, se solde par un échec retentissant ?

On nous parlera sans doute du poids des traditions, dans un Afghanistan encore en grande partie rural. On nous répétera à l’envi que cette nation est le cimetière des empires, qu’on ne peut rien contre des croyances ancestrales tellement ancrées dans les mentalités. Personnellement, ces explications ne me satisfont pas !

Le rôle de l'école

En 1997, un an tout juste après l’entrée des Talibans à Kaboul et l’instauration d’un émirat islamique, je me suis rendu à la frontière afghane, aux confins du Baloutchistan iranien. De nombreux Afghans avaient trouvé refuge dans cette région désertique, fuyant la folie qui s’était emparée de leur merveilleux pays. Je me souviens d’une rencontre qui prend tout son sens aujourd’hui. Dans un petit village tout près de la frontière, j’ai été accosté par un jeune couple originaire de Kandahâr. La jeune femme, enceinte, apprenait à lire et semblait si fière de me montrer ses cahiers. Elle voulait absolument étudier pour être capable d’éduquer ses futurs enfants dans le respect de la religion, mais aussi en accord avec les valeurs humaines dont nous sommes si fiers en Occident : liberté, droits de l’homme, égalité hommes – femmes…

Des années plus tard, dans ce qu’on a tristement nommé la « Jungle de Calais », j’ai rencontré de nombreux Afghans désireux de suivre les cours dans la petite « école laïque du Chemin des Dunes ». Parmi ces jeunes réfugiés, il y avait peut-être les enfants de ce couple de Kandahâr. Qui sait ?

Et si c’était là, à l’école, qu’aurait pu se gagner la guerre afghane ? Créer des écoles, cela ne coûte pas des milliards de dollars ! Mais ça permet d’en économiser ! Une école, c’est un lieu d’apprentissage, mais bien plus encore : c’est un rempart contre le désespoir, c’est une ouverture à l’Autre. C’est là qu’on apprend la liberté, l’égalité, la fraternité.

Bien sûr, ces vingt dernières années, le système éducatif afghan a fait des progrès, mais quasi exclusivement dans les grandes villes. Des hommes courageux et des femmes exceptionnelles, souvent anonymes, ont risqué leur vie pour éduquer les petites filles dans la clandestinité. Certaines ont pu accéder à l’enseignement supérieur, à des postes à responsabilité, mais quasi exclusivement à Kaboul et dans les grandes villes. Les Talibans ont toujours eu un ancrage profondément rural…

La puissance des jeunes filles éduquées

Pourquoi fallait-il absolument éduquer les jeunes filles ? On sait qu’une femme éduquée a moins d’enfants qu’une femme qui ne l’est pas. Pour une femme éduquée, la maternité est le plus souvent choisie, pas subie ! Et qu’est-ce que cela change, me direz-vous ? Tout en fait ! Une femme éduquée transmet les valeurs qu’elle a apprises à ses enfants. Une femme éduquée sait lire les textes sacrés et en transmettre la substance essentielle à ses enfants. Une femme éduquée, c’est une puissance bien plus dangereuse pour les fondamentalistes que les chars ou les missiles. Combien d’écoles pour filles ont été détruites ces vingt dernières années dans les zones contrôlées par les Talibans ?

Sur les écrans de télévision, mis à part quelques dirigeants d’un certain âge, la plupart des Talibans que nous voyons sont de jeunes hommes d’une vingtaine d’années. La grande majorité d’entre eux n’ont pas connu l’émirat des années ‘90. Ils étaient sans doute trop jeunes lorsque les Bouddhas de Bamiyan ont été détruits, lorsque les tours jumelles se sont effondrées. La plupart ne savent, aujourd’hui encore, ni lire ni écrire. Leur vision du monde est donc forcément orientée dans un seul sens. L’esprit critique n’a pas sa place dans un tel monde ! Les jeunes hommes à la barbe noire et une kalachnikov à l’épaule qui paradent aujourd’hui dans Kaboul, comment pourraient-ils comprendre cette célèbre phrase de Nehru : « Vous pouvez juger de la condition d’une nation par le sort qu’elle réserve à ses femmes » ?

Pour terminer, je voudrais rappeler un extrait de l’appel de Zimako Mel Jones, le fondateur de l’école du Chemin des Dunes à Calais, le 26 décembre 2015 : « Ce lieu est la terre des héros qui ont franchi des milliers de kilomètres pour chercher la paix et fuir la terreur des milices et des terroristes. Notre école est ouverte à tous. C’est un lieu de réunion, d’échange, de fraternité entre les peuples, où chacun a droit à la parole, un espace de liberté ». A l’heure où je rédige ces quelques lignes, nos enfants se préparent à retrouver les bancs de l’école. Nous avons le devoir de leur faire comprendre la chance qui est la leur. Car la meilleure arme pour combattre l’intolérable, c’est l’école, pas le fusil !

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