La victoire des talibans est une victoire de l’islamisme politique. L'Europe doit s'y préparer

Les multiples courants et partis politiques islamistes, présents dans l’ensemble du monde musulman, se sentiront renforcés et relancés par la victoire des talibans. Un nouveau « Grand Jeu » s'annonce au niveau international.

La victoire des talibans est une victoire de l’islamisme politique. L'Europe doit s'y préparer
© AFP
Contribution externe

Une carte blanche de Felice Dassetto, sociologue de l'islam, professeur émérite à l’UCLouvain.

Le basculement de l’Afghanistan est fait. Retour à la case de départ. Les talibans ont eu gain de cause par l’usure du temps sur les « ennemis » qui les ont chassés du pouvoir en 2001.

Ce n’est pas seulement une victoire nationale des talibans, mais c’est également une victoire de l’islamisme politique, à travers une de ses versions les plus radicales. C’est certainement un échec militaire pour les États-Unis et leurs alliés, mais c’est également un échec politique, car le projet poursuivi depuis vingt ans de tenter de fonder une démocratie et une société culturellement « modernisée » à la manière des valeurs occidentales est une mayonnaise qui n’a globalement pas fort pris. Même si probablement - et pour ne pas être catastrophistes - le souvenir et les actions conduites depuis vingt ans, malgré les erreurs et les dérapages, laisseront une trace dans les mémoires, en particulier dans la jeunesse. Les talibans devront se confronter à cela, soit en modifiant quelque peu leur vision, soit en renforçant l’usage de la violence.

Un totalitarisme religieux

En tout cas, les premières déclarations des talibans montrent que l’on est en plein dans un totalitarisme religieux, même si, comme on le fait valoir de divers côtés, ils semblent avoir appris qu’il y a un contexte international et diplomatique. Il ne semble pas y avoir de changement par rapport à leur idéologie islamiste salafiste, tout comme chez leurs maîtres à penser d’origine indienne, les Deobandi, dans les écoles desquels (leur madrasa) les dirigeants ont été formés ou ont enseigné. Ce mouvement fondé au XIX° siècle est largement diffusé parmi les musulmans indiens, bengalais et pakistanais ainsi que de la diaspora originaire de ces pays, émigrée en Europe et ailleurs. Pour eux, la société doit se construire en se fondant sur une élite de type clérical, guidée par une doctrine dans le genre du salafisme wahhabite. Et en Inde, le durcissement identitaire hindouiste, avec ses pointes extrêmes qui visent même à purifier l’Inde des musulmans et les expulser en dehors du pays, pourrait avoir pour résultat de durcir encore davantage le mouvement et d'accroître le nombre des adeptes.

Désormais, l’urgence est de sauver les collaborateurs afghans de ces « ennemis » vaincus, afin que la défaite des orgueilleuses puissances occidentales et la perte de confiance que l’on pouvait avoir en elles ne se doublent pas aussi d’une défaite morale et humanitaire.

Au-delà de cet aspect, il est urgent également de penser à l’avenir.

Un nouveau "Grand jeu"

Les géopoliticiens avaient parlé après 2001 du « nouveau Grand Jeu » afghan, en réutilisant le concept de « Grand Jeu », en référence au sens utilisé par les Britanniques au XIX° siècle (et popularisé par Rudyard Kipling dans le roman Kim) pour désigner l’opposition géopolitique entre l’empire russe et celui britannique. Les deux empires tentaient alors de mettre la main sur l’Afghanistan, chacun voulant en faire un tampon par apport à l’autre.

Aujourd’hui, en 2021, c’est un nouveau « nouveau Grand Jeu » qui s’inaugure avec la victoire des talibans. Il est plus complexe par les nombreux acteurs qu'il inclut et les trois niveaux auxquels il aura lieu.

Le premier est idéologique et religieux : la victoire des talibans est une victoire de l’islamisme politique. Les multiples courants et partis politiques de cette veine, présents dans l’ensemble du monde musulman, se sentiront renforcés et relancés. C'est un « Grand Jeu » au sein du sunnisme qui se relance. Ses répercussions parmi les musulmans dans le monde seront inévitables. On avait pu penser que l’extrémisme et l’échec de Daesh avaient ouvert la porte à une minorisation de cette vision de l’islam. Ceci n'induit cependant pas nécessairement un renforcement du jihadisme terroriste, bien que la stratégie par la lutte armée soit une composante essentielle de la victoire des talibans.

Un autre niveau de ce nouveau « Grand Jeu » est celui de la mise en œuvre au plan international d’un bloc de « pays musulmans » inspirés de près ou de loin par cette idéologie. C’était et c’est toujours le projet d’origine saoudienne, à savoir la création de l’Organisation de la coopération islamique (fondée en 1969), une sorte d’ONU islamique, avec toute la cohorte d’organisations culturelles, sociales, scientifiques qui s'en suit. Cette instance pourrait sortir renforcée et relancée par cette victoire, tout comme l'on pourrait voir surgir des tensions internes entre pays musulmans, en raison de divergences concernant leur vision de l’islam et leur vision des rapports avec le reste du monde, dont l’Occident.

Le troisième niveau du nouveau « Grand Jeu », celui des intérêts et de la puissance, évoque celui du XIX° siècle, à la différence qu’interviennent cette fois de nombreux États musulmans. Ce sont les puissances musulmanes régionales, le Pakistan, les républiques d’Asie centrale, les pays du Golfe, mais également l’Iran et la Turquie, ainsi que les autres puissances qui ont des intérêts politiques ou économiques dans la région, tels la Chine, l’Inde, la Russie et, bien entendu, les États-Unis.

Il s’agira de voir comment les talibans vont se situer dans ce « Grand Jeu », dans le cas où ils parviendront à faire face à la situation chaotique et confuse du pays et de ses forces politiques.

Dans ce « Grand Jeu », quelles relations s’établiront entre les pays et les institutions européennes, et l’État islamique d’Afghanistan ? Tel sera le grand dilemme politique et moral. Le mot dialogue est souvent prononcé. Mais pour dire quoi et pour faire quoi ? Avec quelle vision ?

Quel regard les talibans portent-ils vers l'Europe?

Enfin, il serait intéressant de commencer à comprendre comment les talibans considèrent l’Europe et les pays européens. Comme une pièce insignifiante, n’étant vue que comme une annexe des États-Unis ? C’est une hypothèse vraisemblable. Comme un interlocuteur utile, et dans ce cas, pour quelle raison ? Cela semble peu probable. Pour autant, si les relations avec l’Occident se corsent, si la stratégie des talibans s’amplifie et ne se limite pas au seul Afghanistan, si le gouvernement taliban se sent assiégé par la pression des critiques, alors il pourrait considérer l’Europe comme l’ennemi facile, car impuissant par ses divisions internes, sa faiblesse mondiale et sa faiblesse militaire. Il pourrait devenir alors un terrain culturel de contre-attaque ou d’actions plus dures.

Quoi qu’il en soit, l’urgence de l’Europe est de se préciser à elle-même sa vision et sa stratégie d’action dans ce nouveau « Grand Jeu », et vis-à-vis des acteurs de l’islamisme politique.