Témoignage d'adolescents: Quentin et le souhait de ne pas se faire avoir par le monde

Le temps d’une semaine pendant cinq étés, vingt jeunes ont partagé l’aventure "Avoir 20 ans". Cinq portraits d’entre eux permettent de saisir les enjeux de leur traversée de l’adolescence.

Témoignage d'adolescents: Quentin et le souhait de ne pas se faire avoir par le monde
Contribution externe

Portrait réalisé par Chloé Colpé.

Qu'est-ce que j'en sais, moi, de ce que je veux faire plus tard. Prof d'histoire ? Si ça se trouve, je voudrais peut-être… faire du cirque !" Ce cri en forme de boutade est lancé par Quentin alors qu'il termine sa rétho. Il résume bien la problématique : comment savoir, si jeune, ce à quoi nous sommes destinés ? C'est toute la question et la pointe de détresse d'un garçon qui veut vivre debout et qui n'est pas prêt à se conformer. Dans la suite de l'entretien, comme une dernière provocation, il lance : "Peut-être que dans 10 ans, on sera des connards et on s'en rendra même pas compte. On votera à droite et on mangera des frites…" Sourire (malicieux). Quentin est un éternel amoureux, chahuteur, tête en l'air. Il est drôle, sensible, et d'une grande intelligence. Très tôt, il remet en question le monde qui l'entoure et navigue entre deux eaux, capable de s'investir intensément dans une discussion et de la quitter la seconde d'après pour fomenter une bonne blague. Il traverse l'adolescence sous le signe du conflit : "L'adolescence, en un mot, c'est conflit. Conflit avec mes parents, avec les autres, avec moi-même." Il assume sa "part d'enfance", ne sachant pas toujours "sur quel pied danser". Il raconte ses mésaventures à l'école, les disputes avec ses parents, ses coups de cœur et l'amitié qui occupe une grande place. La vie est plutôt belle et remplie de péripéties.

Choix et renoncements

Son insouciance disparaît en 2014. Fin de la rhéto, c'est l'heure des choix et des renoncements : voyager, devenir acteur. Il s'inscrit à contrecœur et sans y croire dans un régendat en histoire-géographie, matière qu'il chérit depuis longtemps. Il dit qu'être prof d'histoire, ça peut combiner son amour de la discipline et son penchant à faire le clown devant un public. Et pourtant, il y va à reculons, "parce que j'étais obligé par ma mère qui pleurait parce que je ne faisais rien". Sentiment d'impuissance et de résignation : "Je me sens comme un rat […], je fuis ce qui me fait peur, […] toutes les routes que je peux emprunter sont murées." Il se sent coincé "par le système" mais espère malgré tout pouvoir trouver un espace de résistance et transformer l'école : "Ma forme de stratagème pour faire une petite révolution à mon niveau."

Cette résistance se lit dans la relation ambivalente qu'il entretient avec l'école : il dit l'aimer pour l'ambiance, les amis, la rigolade - mais en refuser le cadre (rigide), la discipline et "les compétences" à acquérir. Il en parle comme d'un refuge, d'un abri qui lui permettrait d'éviter le monde extérieur.

Faire bouger les lignes

Contre toute attente, Quentin prend goût à ses études, réussit ses examens, "a une révélation" lors de son stage : il serait possible de faire bouger les lignes, de "changer les choses", de laisser plus de créativité aux élèves, de liberté et de justice. Il est emballé.

Deux ans plus tard, il interrompt brutalement son régendat. Tentant de rétablir le calme en classe lors d'un stage, après une séance un peu dynamique, il se voit inscrire les noms des élèves perturbateurs au tableau, provoquant "un silence de plomb". Tout d'un coup, il ne se reconnaît pas, lui, en train "de faire ça" : utiliser cet artifice qu'il méprise. La situation marque instantanément l'arrêt de son cursus. Il prend la porte et ne reviendra plus. "Trop de concessions."

Nous nous sommes vus une semaine après cet épisode. Quentin est en pleine réflexion sur la suite à donner à cette rupture. Je la lis comme le prolongement logique de ce qu'il a exprimé toutes ces années à l'occasion de nos entretiens. À la question posée l'été de ses 17 ans "Qu'est-ce qui t'inquiète", il répondait : "ne pas tenir mes promesses".

Si souvent il doute, si souvent il s'est tenu sur la crête, retrouvé dans des situations délicates, Quentin ne transige pas avec ce en quoi il croit. Et c'est sans doute pour cette raison que trouver sa place est devenu, au fil des années, une entreprise complexe. Il dit accepter l'idée "d'un métier plus précaire", assumer le fait de ne pas se conformer à une vie balisée par un emploi "rassurant" : "Je suis en chantier pour l'instant, je remets mes idées en place. Depuis quatre ans, j'ai l'impression que j'ai subi ma vie et de ne pas en avoir été l'acteur principal."

Multiples pressions

Le parcours de Quentin reflète un phénomène que la sociologue de la jeunesse Cécile Van de Velde analyse comme celui d’une violence ressentie à l’injonction de devoir s’ajuster à la société. Tout au long du projet, cette pression est évoquée par Wajdi Mouawad. Il qualifie de "héros" ces adolescents qui doivent faire face à de multiples pressions (scolaires, parentales), confrontés à un monde souvent hostile qui ne les attend pas. Ils sont constamment pris dans des injonctions contradictoires : s’assurer d’un emploi "sûr" tout en ne transigeant pas avec son épanouissement personnel, rentrer dans un schéma familial classique et faire le moins de compromis possible avec l’idée que l’on se fait du bonheur, etc.

Un détour par le regard de la sociologue permet de cerner cette problématique, présente chez tous mais plus ou moins intense en fonction des caractères et des parcours : "Ajuster ou réajuster son 'être' aux règles du jeu social exige un travail potentiellement éprouvant pour l'individu, avec l'ombre d'une possible 'déviation' de soi. […] Cette pression se traduit par un nouvel arbitrage : s'ajuster, jusqu'où ? Bien qu'aujourd'hui une telle question se pose également à d'autres périodes de la vie, il s'agit ici d'une épreuve générationnelle : même si tous n'en souffrent pas, cet arbitrage tend à s'imposer à tous car il est socialement et historiquement construit. Il est potentiellement source de colère sociale car il touche à la possibilité même de pouvoir devenir qui l'on veut être, à la possibilité de pouvoir définir soi-même le 'sens' de sa vie (Van de Velde, 2016)".

Au cours de cette odyssée proposée par Wajdi Mouawad, il n’est pas étonnant que de nombreux adolescents, au moment de se lancer dans les études, sollicitent une discussion auprès de lui à ce sujet. Pris entre le désir de s’épanouir et le devoir de "s’ajuster", ils cherchent une forme de troisième voie. La plupart du temps, face à la pression et mesurant ce qui leur est possible d’accepter, ils optent pour le réalisme. Certains sont rattrapés en cours de route, par le besoin profond de ne plus "dévier de soi". Quentin ou l’apprentissage de sa liberté.

À savoir

Cinq étés durant, de 2011 à 2015, cinquante adolescents venus de Mons, Namur, Nantes, Montréal et l'île de la Réunion se sont retrouvés pendant une semaine dans le cadre d'une aventure intitulée Avoir 20 ans, portée par le metteur en scène Wajdi Mouawad. De 15 à 20 ans, ils ont ainsi voyagé, échangé, appris d'eux-mêmes et des autres.

Cette odyssée a fait l’objet d’une étude socio-anthropologique et visuelle menée par Chloé Colpé qui a suivi les vingt jeunes Belges jusqu’en 2019, dans le cadre d’une thèse de doctorat se composant d’un film documentaire encadrée par Gérard Derèze et Philippe Scieur et soutenue en octobre 2020 à l’UCLouvain (École de communication). Des entretiens approfondis menés chaque année émergent les ressorts de leurs différents parcours, marqués par les épreuves (à soi, aux autres, à la famille, à l’école) et les ressources puisées pour les affronter.

Le projet Avoir 20 ans a été mené avec une grande liberté, sans qu'aucune contrepartie n'ait été exigée des participants. Personne parmi eux n'a abandonné l'aventure en cours de route, ce qui donne une valeur singulière à cette exploration inédite de l'adolescence. Pour cette série d'été, Chloé Colpé signe cinq portraits emblématiques et donne accès leurs pendants documentaires filmés.

3 questions à Quentin: celui qu'il est aujourd'hui

Quel regard portes-tu sur ton adolescence ?

La première chose qui me vienne à l’esprit, ce sont des regrets. Mon égoïsme. Je regrette de ne pas avoir été assez chouette avec mes parents. Tu vois, on dit souvent que les gens malheureux ont tendance à être égoïstes, et bien je me disais que l’adolescence est une période un peu mélo-dramatique au cours de laquelle on a du mal à se détacher de son nombril. Y a pas longtemps, je me suis dit que ce sont les gens qu’on aime le plus et qui nous aiment le plus - et parce que l’on est certain de leur amour - qu’on envoie paître quand c’est compliqué. Mais aujourd’hui, j’ai une très belle relation avec mes deux parents.

Et à propos du projet pendant cette traversée adolescente ?

J’y repense toujours avec beaucoup d’amour. Tout ce que l’on a vécu ! C’était un condensé d’apprentissages de vie : connaître les gens, les aimer, s’en séparer, et puis les attendre pendant un an ! Et tout ça en une semaine ! Ce qui m’intéressait dans le projet, c’était les gens.

Nous te quittons en 2017 avec ce virage à prendre, tu abandonnes les études, que s’est-il passé depuis ?

Eh bien, j’ai pris une des meilleures décisions de ma vie. J’ai embrassé mes désirs les plus profonds. J’ai laissé beaucoup de peurs, de constructions mentales comme la crainte de ne pas avoir la sécurité de l’emploi. J’ai quitté la maison de ma mère et je suis parti vivre quelques mois chez ma tante qui m’a complètement laissé livré à moi-même, dans un village perdu, peu desservi, et cela m’a fait réfléchir. J’ai entrepris une formation de régisseur général de quelques mois au Forem (parce que je ne me voyais pas du tout reprendre l’école) et j’ai adoré. Je me suis dit "c’est ça", un mélange de force et de vitalité. Et depuis, je travaille, je fais parfois le comédien, parfois le régisseur au sein d’une troupe de théâtre de rue. Je fais aussi de l’animation. J’apprends, je rajoute des cordes à mon arc et je suis vraiment très heureux. Je viens d’acheter une petite maison sur un grand terrain. L’idée est de vivre en habitat groupé. Avoir un endroit à moi mais que je vais partager, c’était symboliquement très important.

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