Nous demandons au gouvernement de reconsidérer la sortie du nucléaire

La loi sur la sortie du nucléaire votée en 2003 doit impérativement être revue. Nous demandons une prolongation de dix ans des réacteurs nucléaires les plus récents. Cette énergie bas-carbone doit faire partie de la feuille de route de la transition énergétique.

Nous demandons au gouvernement de reconsidérer la sortie du nucléaire
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Contribution externe

Une lettre ouverte d'une centaine de personnes issues des milieux académique, des ONG et de lindustrie rassemblée autour du think tank Horizon 238 (voir la liste des signataires ci-dessous).

Monsieur le Premier Ministre,

Nous vous écrivons en tant que citoyens belges, soucieux de préserver un monde prospère et durable pour les générations futures, et concernés par la trajectoire énergétique de la Belgique. Notre pays est sur le point de prendre une décision qui façonnera de manière indélébile son paysage énergétique pour les décennies à venir, et qui sera sans doute l’un des actes les plus importants pris par votre gouvernement. Il nous semble donc primordial d’en saisir pleinement les enjeux et les conséquences.

L'énergie ne se résume pas à une facture. Elle est le socle de notre société et constitue le premier maillon de notre économie. Son abondance a contribué à l'amélioration de notre qualité de vie, a pris part à l'émancipation de notre société, et a matérialisé le monde tel qu'on le connait aujourd'hui. Le défi de la transition énergétique, consistant à limiter l'impact environnemental de l'énergie que nous consommons, est incommensurable : réduire de 55 % nos émissions de CO2 entre 1990 et 2030, et atteindre la neutralité carbone d'ici à 2050. Le GIEC a d'ailleurs tiré une nouvelle fois la sonnette d'alarme dans son sixième rapport d'évaluation publié début août. Nous, citoyens belges, avons émis 90 millions de tonnes de CO2 en 2019 (1). Ce nombre n'a pas changé depuis cinq ans.

Pour y parvenir, il est nécessaire de mettre fin à notre dépendance continue aux combustibles fossiles. Ceux-ci représentaient encore plus de 80 % de la consommation énergétique totale de la Belgique en 2019 (2). La priorité climatique impose donc de laisser les combustibles fossiles dans le sol et de recourir à des sources d'énergie alternatives émettant peu de CO2. C'est le cas des énergies renouvelables, certainement. Et c'est aussi le cas de l'énergie nucléaire.

Une observation honnête

Le choix du gouvernement de sortir du nucléaire – la première source d’énergie bas-carbone en Belgique – et de financer de nouvelles centrales à gaz fossile via le mécanisme de rémunération de la capacité (CRM) est paradoxal et contre-productif. Cette décision ne ferait que renforcer la place prédominante des énergies fossiles dans le paysage énergétique belge. Croire qu’il est nécessaire d’arrêter le nucléaire pour développer les énergies renouvelables est un faux dilemme. D’autres pays comme la Finlande, le Royaume-Uni ou encore le Canada ont fait le choix de bâtir leur transition énergétique sur ces deux sources d’énergie bas-carbone.

Notre position en faveur du nucléaire ne provient que d’une observation honnête : les énergies renouvelables, pierre angulaire de la transition énergétique, ne seront pas suffisantes pour décarboner notre société à temps. Ce constat est d’autant plus fort pour la Belgique, un pays densément peuplé où les gisements d’énergies renouvelables sont limités. Cette vision de la transition énergétique est, par ailleurs, partagée par de nombreuses organisations internationales, telles que le GIEC et l’Agence internationale de l’énergie (AIE) (voir références 3,4,5). Dans leurs scénarios climatiques, l’énergie nucléaire est un élément clé de la transition énergétique dès lors qu’elle remplace des centrales à combustibles fossiles.

Remettre les risques en perspective

Le débat sur l'énergie nucléaire en Belgique a trop souvent laissé place au dogmatisme et à l'émotion plutôt qu'au pragmatisme et à la raison. Les caricatures incombées au nucléaire, telles que la présentation erronée de l'accident nucléaire de Fukushima, ont fortement contribué à dégrader son image dans le débat public. L'accident nous a, certes, rappelé que le risque nucléaire existait, mais il doit aussi nous apprendre à le mettre en perspective avec le risque climatique. Dans le sillage du dixième anniversaire commémoratif de Fukushima, l'ONU publiait un rapport indiquant que l'accident nucléaire n'avait eu aucun effet néfaste sur la santé des habitants de Fukushima (6). En comparaison, les énergies fossiles sont responsables chaque année de la mort de sept millions de personnes dans le monde (7). La construction de nouvelles centrales à gaz aura donc un impact certain, et bien plus important que celui du nucléaire, sur la santé des citoyens belges. Fin mars, le Centre commun de recherche de la Commission européenne (JRC) rendait un avis favorable pour l'intégration de l'énergie nucléaire dans la taxonomie pour la finance durable (8), indiquant qu'aucun élément scientifique n'avait démontré que l'énergie nucléaire était plus nocive pour la santé ou l'environnement que d'autres technologies déjà incluses dans la taxonomie, telles que l'éolien ou le solaire.

Le choix de la raison

Nous vous demandons donc, Monsieur le Premier Ministre, de mettre en œuvre une politique à long-terme basée sur des chiffres et des faits. Nous vous demandons de privilégier l’intérêt commun et de considérer uniquement des solutions décarbonées, qu’elles soient d’origine renouvelable ou nucléaire. Nous vous demandons d’œuvrer pour un monde durable où nous pourrons dire à nos enfants et petits-enfants que nous avons fait ensemble le choix de la raison.

La Belgique est un pays privilégié. Elle a donc l’obligation morale de se montrer à la hauteur de son potentiel et de ses ambitions. En ce sens, nous sommes responsables de nos émissions de gaz à effet de serre et nous ne pouvons pas nous reposer sur nos voisins via le système de quotas d’émissions – l’ETS. Cette stratégie suppose, par ailleurs, que les autres pays seront capables de compenser notre surplus d’émissions, ce qui est loin d’être évident. Face à l'urgence climatique, ces calculs hasardeux sont un pari bien trop risqué. La réalité physique est singulière et limpide : chaque pays doit réduire ses émissions autant que possible. Une prolongation du nucléaire en Belgique aurait aussi l’avantage de contribuer à notre sécurité d’approvisionnement. Limiter les importations massives de gaz et d’électricité réduirait la dépendance aux autres pays et la volatilité des coûts pouvant nuire à l’industrie belge.

Prolonger les réacteurs nucléaires les plus récents

La première enchère du CRM, organisée par le gestionnaire de réseau, aura lieu en octobre 2021. Bien que la construction de nouvelles centrales à gaz soit sans doute nécessaire, il est encore possible d’en réduire le volume en prolongeant les réacteurs nucléaires les plus récents. Ne nous y trompons pas, chaque nouvelle centrale à gaz subsidiée sur le sol belge constitue un acte de pollution avoué sur plusieurs décennies. Les centrales construites en 2025 demeureront dans le paysage énergétique belge au-delà de 2050, soit la date butoir pour la neutralité carbone.

La Belgique a le luxe d'avoir pu se doter d'une expertise de pointe dans le nucléaire façonnée par soixante ans d'innovation, de réalisation et d'exploitation. Notre pays a la possibilité de mettre à profit cette expertise pour préparer son avenir plus sereinement. Aujourd'hui, le projet MYRRHA, en développement au Centre d'étude de l'énergie nucléaire, est un pionnier dans la recherche sur la valorisation des déchets nucléaires (9). Demain, l'ingénierie nucléaire belge pourrait être à l'initiative de projets visant à démarrer l'économie hydrogène et à décarboner les secteurs industriels difficilement électrifiables en mettant à profit de nouvelles technologies nucléaires plus polyvalentes, plus durables, et parfaitement compatibles avec les énergies renouvelables (10). Il est clair que l'industrie nucléaire a encore beaucoup à offrir si on lui en laisse l'opportunité. Une sortie précipitée du nucléaire en 2025 entraînera la perte irréversible d'un atout incomparable dans la lutte contre le changement climatique.

Vous avez l’opportunité de marquer le paysage énergétique belge de votre empreinte

Nous, citoyens belges, vous avons confié au gouvernement et à vous, Monsieur le Premier Ministre, l’extraordinaire capacité d’entreprendre des actions qui auront un impact décisif sur notre société pour les décennies à venir. Les décisions que vous prendrez aujourd’hui seront appréciées par les générations futures. La responsabilité qui vous incombe requiert donc de regarder la transition énergétique dans son ensemble, au-delà du développement des énergies renouvelables. Vous avez l’opportunité de marquer le paysage énergétique belge de votre empreinte. Nous vous exhortons à le faire afin de propulser notre pays sur le devant de la scène en termes d’exemplarité climatique.

Notre souhait, Monsieur le Premier Ministre, est que les choix politiques faits il y a 18 ans soient réévalués. Nous vous demandons de reconsidérer la sortie du nucléaire. Parce qu’elle est une énergie bas-carbone, l’énergie nucléaire doit faire partie de la feuille de route de la transition énergétique. Une prolongation de dix ans des réacteurs nucléaires les plus récents signifie bien plus qu’une réduction de nos émissions de CO2. Elle est la condition sine qua non d’un maintien de l’expertise belge nécessaire si l’on veut bénéficier des révolutions technologiques que le secteur a encore à offrir. La loi sur la sortie du nucléaire votée en 2003 doit impérativement être revue dans un contexte, aujourd’hui, profondément différent.

Nous nous réjouissons de voir la Belgique se distinguer sous votre direction, Monsieur le Premier Ministre, en devenant un exemple d’une transition énergétique réussie au bénéfice de tous ses citoyens, et où sa souveraineté en matière d’approvisionnement, la crédibilité de son gouvernement et l’écologie sortiraient tous vainqueurs.

Références

1 Agence internationale de l’énergie (AIE), « Data and statistics – Total CO2 emissions, Belgium 1990-2019 », https://www.iea.org/data-and-statistics?country=BELGIUM&fuel=CO2%20emissions&indicator=TotCO2, consulté le 29 mars 2021.

2 Agence internationale de l’énergie (AIE), « Data and statistics – Total final consumption by source, Belgium 1990-2018 », https://www.iea.org/data-and-statistics?country=BELGIUM&fuel=Energy%20consumption&indicator=TFCbySource, consulté le 29 mars 2021.

3 Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC), « Assessment Report (AR5) Climate Change 2014: Mitigation of Climate Change », 2014, https://www.ipcc.ch/report/ar5/wg3/, consulté le 29 mars 2021.

4 Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC), « Special Report – Global Warming of 1.5 °C », 2018, https://www.ipcc.ch/sr15/, consulté le 29 mars 2021.

5 Agence internationale de l’énergie (AIE), « Nuclear Power in a Clean Energy System », mai 2019, https://www.iea.org/reports/nuclear-power-in-a-clean-energy-system, consulté le 29 mars 2021.

6 Comité scientifique des Nations unies pour l'étude des effets des rayonnements ionisants (UNSCEAR), « UNSCEAR 2020 Report (Annex B) – Levels and effects of radiation exposure due to the accident at the Fukushima Daiichi Nuclear Power Station: implications of information published since the UNSCEAR 2013 Report », 8 mars 2021, https://www.unscear.org/unscear/fr/fukushima.html, consulté le 29 mars 2021.

7 Organisation mondiale de la Santé (OMS), « Communiqué de presse – Neuf personnes sur 10 respirent un air pollué dans le monde », 2 mai 2018, https://www.who.int/fr/news/item/02-05-2018-9-out-of-10-people-worldwide-breathe-polluted-air-but-more-countries-are-taking-action, consulté le 29 mars 2021.

8 Centre commun de recherche de la Commission européenne (JRC), « JRC Science for Policy Report – Technical assessment of nuclear energy with respect to the ‘do no significant harm’ criteria of Regulation (EU) 2020/852 (‘Taxonomy Regulation’) », 2021, https://www.politico.eu/wp-content/uploads/2021/03/26/JRC-report_March-2021-clean-Copy-printed.pdf, consulté le 29 mars 2021.

9 Centre d'étude de l'énergie nucléaire (SCK CEN), « MYRRHA », https://www.sckcen.be/fr/projets/myrrha, consulté le 29 mars 2021.

10 Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA), « Nuclear Technology Review 2020 », septembre 2020, https://www.iaea.org/sites/default/files/gc/gc64-inf2.pdf, consulté le 29 mars 2021.

>>> Titres, chapeau et intertitres sont de la rédaction.

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