Un adulte peut-il guérir d’un inceste demeuré secret ?

Premier pas : oser traverser son mur d’angoisse et de honte. Il importe de ne plus rester seule à porter ce secret et cette souffrance persistante.

Un adulte peut-il guérir d’un inceste demeuré secret ?
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Contribution externe

Une carte blanche de Jean-Yves Hayez, psychiatre, Professeur émérite à la faculté de médecine de l'UCLouvain.

Après bien des hésitations, une dame de 40 ans m’envoie un courriel pour me raconter un douloureux passé d’inceste : elle était à l’école primaire, il y a eu pendant quatre ans des viols répétés, avec pénétrations. L’auteur principal était un oncle, qui "l’offrait" même parfois à des amis. Célibataire à l’époque, il est aujourd’hui marié, puissant et respecté. Les parents de la dame ne se sont jamais doutés de rien. Les faits se sont arrêtés autour de ses onze ans parce qu’elle se montrait de plus en plus réticente. Elle s’est arrangée pour avoir le moins de contacts possible avec l’oncle, en tout cas plus jamais seule, et elle n’a jamais parlé de rien à personne. Aujourd’hui, trente ans après, elle souffre toujours beaucoup de ce qui s’est passé. "Est-ce que j’en guérirai un jour" me demande-t-elle ? Question d’autant plus brûlante qu’elle envisage enfin de se mettre en couple, mais que son promis ne sait rien…

Je salue son courage

Je lui réponds rapidement pour la remercier de la confiance qu'elle me fait, sans doute après avoir lu d'autres témoignages écrits sur mon site web. Ce premier pas franchi lui a vraisemblablement fait traverser un mur d'angoisse et de honte et je salue donc le courage qu'a nécessité cette prise de contact. Il s'ensuit un échange de courriels autour de sa situation concrète, que je ne détaillerai pas ici. Je m'en tiendrai à des considérations d'ensemble sur les chemins pour atténuer la souffrance d'un inceste très longtemps tenu secret.

Se confier à des proches

À mon sens, il importe de ne plus rester seule à porter ce secret et cette souffrance persistante. L’ex-victime est invitée à prendre le risque de confier sa peine à une (deux, trois…) autre (s) personne(s), déjà positivement présente(s) dans ses liens sociaux : ami, partenaire amoureux, parent, membre de la famille, collègue, peu importe ! Confident choisi qui soit capable d’écoute, d’empathie, d’estime explicitement manifestée à celui qui parle, de discrétion totale et de patience, sans activisme vengeur. Il existe sûrement quelque part, cet autre, qui s’entendra annoncer : "C’est important pour moi de partager quelque chose de très lourd avec toi".

Dans le cas de la dame évoquée plus haut, il est indispensable qu’au moins un de ces autres soit l’amoureux qui s’annonce. Expérience faite sur le terrain, celui-ci est souvent d’un solide appui, sauf s’il porte lui-même trop de fragilité psychique et de problèmes non résolus. Mais si c’est le cas, il vaut encore mieux, non pas lui dissimuler le poids du passé, mais faire de ses réactions un test de la viabilité de la relation !

Dans une psychothérapie

Si l’ex-victime souffre toujours beaucoup, elle gagne souvent à s’engager dans une psychothérapie individuelle. En prenant le soin de bien choisir la personne et la technique adéquates dans le marché abondant, hétéroclite et peu protégé des offres psychothérapeutiques : ce peut être un vrai problème, pas si simple à résoudre, mais qui ne devrait pas dissuader d’aller de l’avant.

Même si le psychothérapeute est payé pour écouter, s’il est bien choisi, il est également authentique, représentant et témoin de la communauté sociale pour exprimer lui aussi son empathie, sa colère face à ce qui s’est passé, et son respect pour son "client". Il dispose aussi d’outils techniques pour alléger le poids, dans la vie présente, des souvenirs et des fausses croyances pénibles élaborées au fil du temps. Le psychothérapeute entraîne également souvent son "client" à la gestion mentale, pour qu’"il combatte dans sa tête" quand ils font irruption, idées noires et souvenirs répugnants et pour qu’il les remplace par des images positives, dont il existe bien des variétés. Bien sûr, on ne réussit pas toujours à tout effacer ou cicatriser. Mais au moins, on essaie de "faire avec", de "vivre avec", d’avoir une relative maîtrise sur la partie noire du monde intérieur, pour qu’elle ne s’impose pas trop souvent.

In fine, la psychothérapie amène à penser : "On a volé des morceaux de mon corps quand j’étais faible et impuissant, mais on n’a pas volé mon âme".

Vis-à-vis de l’abuseur

Pour que l’ex-victime se sente mieux, est-il nécessaire que l’auteur reconnaisse les faits ? C’est préférable, mais pas indispensable. La seule reconnaissance par un petit groupe de proches, c’est déjà beaucoup mieux que rien.

Une ex-victime adulte doit se montrer très prudente et bien réfléchir avant de déposer plainte auprès des autorités judiciaires. Qu’elle ne se laisse surtout pas enivrer par les succès publics et médiatiques d’affaires à la Harvey Weinstein et autres Olivier Duhamel. Avoir la peau d’un ex-abuseur, tant d’années après les faits, c’est plutôt l’exception. La règle c’est que, prescription ou non, s’il n’existe aucune preuve matérielle, il est peu probable que l’auteur reconnaisse ce qu’il a fait. Et ses proches ont d’abord tendance à faire bloc autour de lui. Son obstination à nier, accompagnée d’une disqualification de l’ex-victime et de nouvelles tensions sociales peut exacerber le traumatisme de celle-ci.

Le film "Festen"

On invoque alors parfois que le seul bénéfice de la plainte, c’est de vérifier les agirs plus récents et actuels du supposé auteur, de protéger d’autres victimes éventuelles ou de les aider à dénoncer, elles aussi… À voir, chacun appréciera en son âme et conscience.

Certaines ex-victimes se contentent donc d'une lettre dure, "salée", envoyée à l'auteur et à quelques proches de celui-ci. Dans cet ordre d'idées, on peut visionner le superbe film Festen (T. Vintenberg, 1998) : un adulte aîné des enfants d'une famille puissante, révèle lors d'une fête d'anniversaire les abus commis par le père ; il finit par arriver à ses fins, mais à quel prix.

Poids sur la vie sexuelle

Parfois, si l’ex-victime vit un lien amoureux ultérieur, des difficultés pèsent sur la vie sexuelle partagée : angoisse, honte, dégoût, absence plus ou moins forte de plaisir peuvent rester au rendez-vous, au moment où il faudrait pouvoir s’abandonner dans un corps à corps avec le partenaire.

Ce n’est cependant pas systématique. C’est surtout le cas s’il y a eu pénétrations brutales, terreur, ou si la victime s’est sentie totalement "la chose" de l’auteur, abusée physiquement et spirituellement.

Une démarche importante pour amener éventuellement du progrès sexuel, c’est d’en parler le plus sereinement et le plus complètement possible au partenaire, et de négocier avec lui d’éventuelles étapes dans les préliminaires ou dans l’acte sexuel. Ou le droit au statu quo. L’aide d’un sexothérapeute peut s’avérer précieuse.

Quand le problème est mineur, de la patience et de la confiance réciproques peuvent déjà amener bien des joies dans une exploration progressive des gestes et des corps.

Si le blocage est grave, il peut hélas largement persister. Il est inutile, au-delà d’un certain délai, de s’imposer de la violence, de se bercer d’illusions, mais aussi de se croire raté ou pathologique parce que la fermeture défensive de la sphère génitale est toujours là. On peut trouver et s’en tenir à des petits actes de sensualité bilatéralement appréciés.

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