"Quand on est adolescent, comment trouver sa place dans un monde qui est déjà là, qui fonctionne et ne vous attend pas ?"

Comment l’adolescent apprend à se connaître et accepte d’être celui qu’il découvre ? Après les cinq portraits qui ont été publiés ces dernières semaines dans La Libre (voir au pied de l'article), retour sur les conclusions d’une recherche singulière.

"Quand on est adolescent, comment trouver sa place dans un monde qui est déjà là, qui fonctionne et ne vous attend pas ?"

Cinq étés durant, de 2011 à 2015, cinquante adolescents venus de Mons, Namur, Nantes, Montréal et l'île de la Réunion se sont retrouvés pendant une semaine dans le cadre d'une aventure intitulée Avoir 20 ans, portée par le metteur en scène et artiste Wajdi Mouawad. De 15 à 20 ans, ils ont ainsi voyagé, échangé, appris d'eux-mêmes et des autres. Cette odyssée a fait l'objet d'une étude socio-anthropologique menée par Chloé Colpé, qui a suivi les vingt jeunes Belges jusqu'en 2019, dans le cadre d'une thèse de doctorat encadrée par Gérard Derèze et Philippe Scieur et soutenue en octobre 2020 à l'UCLouvain (École de communication). Des entretiens approfondis menés chaque année émergent les ressorts de leurs différents parcours, marqués par les épreuves (à soi, aux autres, à la famille, à l'école) et les ressources puisées pour les affronter. Pour clôturer la série des portraits qui ont été publiés dans le cadre de cette série d'été, Chloé Colpé revient sur cette riche étude.

Richesse du matériau

"Au départ, je n'avais pas de présupposés, mais une grande question : comment ces adolescents allaient traverser ce projet ? Est-ce qu'il allait les influencer ? Allaient-ils évoluer avec ce dispositif et cette expérience originale assez inédite ?" Mais au fil du temps, le propos de la recherche a évolué. "Je pensais que j'allais surtout m'interroger sur ce dispositif de médiation culturelle, d'un projet porté par un artiste, mais au bout de trois ans, je me suis aperçue de la richesse du matériau des interviews filmées réalisées chaque année, du fait qu'ils me parlent avec beaucoup de liberté et de précision de ce qu'ils sont en train de traverser. Et que, finalement, ils me parlent plus d'eux que du projet, et que c'est ça qui m'intéresse." Ceci étant, Avoir 20 ans reste pour la chercheuse la porte d'entrée de la parole des jeunes. "Il demeure donc important de le définir, d'en comprendre les enjeux, de saisir la manière dont les thématiques (l'exil, l'identité, la violence que l'on canalise à l'épreuve des autres, l'influence des tragédies grecques) qui traversent l'œuvre de Wajdi Mouawad résonnent dans la mise en pratique du projet. D'autant que l'adolescence est omniprésente dans son travail : il pense que c'est le moment où on se pose les questions brûlantes qu'on continuera à se poser toute sa vie, en fait. On peut les oublier en vieillissant, mais lui les réveille inlassablement."

De par le dispositif mis en place, la chercheuse avait une position à la fois privilégiée et délicate, qu'elle n'a cessé d'interroger. "C'est une nécessité dans le cas d'une observation participante, qui suppose pas mal de défis puisqu'on est toujours entre l'engagement et la distance, en essayant de trouver sa place. La chance que j'ai eue, c'est que cela a duré cinq ans." Comme tout autre observé dans ce type de démarche, "les adolescents sont des informateurs de leur monde, capables de se penser. Ils sont donc fiables, et ce qu'ils me disent est vrai au moment où ils le disent". De la part de Chloé Colpé, il y a énormément d'empathie. "C'est un des outils me permettant d'accéder à de la connaissance. On ne peut avoir ce genre de démarche sans empathie, d'autant qu'on les interroge à un moment tellement fragile et délicat. Mais eux et moi nous sommes toujours mutuellement tenus à distance avec beaucoup de respect. Il y a eu des moments difficiles : quand je leur ai restitué les portraits, j'ai éprouvé la confiance que j'avais instaurée. J'avais peur de les trahir, parce qu'on trahit toujours dès lors que c'est son propre regard sur quelqu'un. Mais cela faisait partie du contrat et, dans l'ensemble, cela s'est bien passé."

Émancipation, plus que transmission

Redéfinie, la recherche s'est dès lors concentrée sur ce que les participants étaient venus chercher dans le projet, et ce qu'ils y ont trouvé. "Pour tous, cela a créé un espace où ils ont pu réfléchir sur eux. Les voyages (Athènes, Lyon, Cracovie, Dakar, Athènes) ont été des moments très importants : c'est assez unique, à 15 ans, d'être projeté une semaine par an dans un ailleurs, sans famille ni amis, hors du quotidien, avec un groupe dans lequel se confronter à l'altérité (puisque composé aussi de Nantais, de Canadiens, de Réunionnais). Tout cela avec, en toile de fond, un cadre culturel : les tragédies de Sophocle et l'univers de Wajdi Mouawad. Certains ont dit, et je trouve cette formule assez belle, qu'ils avaient pu partager leur déséquilibre. Voir les gens une fois par an permet de parler plus librement. Pour certains, c'était aussi une bouffée d'air et, si l'année avait été difficile, une perspective réjouissante. Le projet leur a également permis d'élargir leurs horizons et, quand il y avait des soucis à l'école, ils pouvaient se projeter. Pour d'autres, cela a été un espace de consolation. Enfin, en pensant au très beau livre d'Edgar Morin, Enseigner à vivre, je me suis interrogée sur ce qu'ils avaient appris. Comme c'était une aventure éminemment individuelle, on était moins dans la transmission que dans l'émancipation : chacun a eu l'opportunité de se confronter seul aux questions qu'il se posait. C'est d'ailleurs dans la continuité de ce que développe Wajdi Mouawad : que chacun puisse avoir les meilleures cartes en main pour se révéler à soi. Comment on fait le tri, entre les pressions de la famille, de l'école, de ce qu'il faudrait faire, de ce qu'ils imaginent qu'il faudrait faire, de ce qu'eux ont envie, de ce qui est réaliste ou pas aussi. Démêler tout ça. Ce qui ne s'arrête pas à l'adolescence, je crois…"

Aimer le monde

Dernier point et non des moindres, la chercheuse a abordé dans sa thèse la dimension de l'hospitalité. "Je pense que ce que Wajdi Mouawad a essayé d'offrir, c'est une forme d'hospitalité au monde, à partir de cette question : quand on est adolescent, comment trouver sa place dans un monde qui est déjà là, qui fonctionne et ne vous attend pas ? La responsabilité des adultes, c'est d'agrandir le cercle pour y inclure la jeunesse. C'est dans cette perspective, je pense, que Wajdi Mouawad se situait : pour qu'une fois adultes et parents à leur tour, ces jeunes n'oublient pas de prendre en considération les sentiments extrêmes que l'on peut éprouver quand on est adolescent - le désarroi, la souffrance, le sentiment d'être perdu ou incompris . Enfin, il m'a semblé aussi que le dispositif avait une dimension rituelle (chaque année, à la même date, pendant une semaine, lors d'un voyage). Cela entre dans les nouvelles formes de rituels contemporains que l'on étudie aujourd'hui, et c'est intéressant de voir que c'est un artiste qui l'initie et le prend en charge."

3 questions à Lilian Thuram, footballeur international, père de la fondation Lilian Thuram-Éducation contre le racisme.

Quel adolescent avez-vous été ?

J’ai grandi dans une famille monoparentale, nous étions cinq enfants, avec une éducation antillaise : la vie est déjà compliquée, donc vous devez vous comporter correctement, que ce soit au foot ou à l’école. Il y avait un cadre, pas rigide, mais précis de ce qu’on attendait de moi. Grâce au foot, j’ai passé mon adolescence en m’amusant, c’était beaucoup de bonheur, et à 17 ans, je suis parti au centre de formation de l’AS Monaco. La notion d’adolescence est d’ailleurs floue pour moi. D’autant qu’il y a des pays et des époques où les enfants travaillent très jeunes, où on ne s’arrête pas à ce qu’ils peuvent vivre à l’adolescence. Il y a donc ce que la société permet et accepte venant des enfants.

Vous avez rencontré les participants du projet "Avoir 20 ans" à Dakar, en 2014. Qu’avez-vous pensé de cette initiative ?

J’ai trouvé ce projet incroyable. C’était une chance formidable pour ces jeunes, j’aurais aimé y participer. Tous les enfants du monde mériteraient d’ailleurs d’y participer car cela change votre vie, vos perceptions, cela agrandit vos horizons et développe l’estime de vous-même. Vous recevez tellement d’informations par les voyages et les rencontres avec des jeunes venus d’ailleurs. On se grandit en échangeant, en créant des liens, et c’était incroyable la façon dont ils se confiaient. Sans famille ni amis, il y avait moins de jugement et plus de facilité à être ce qu’ils étaient vraiment. Aller à Dakar, participer aux ateliers, aux discussions, aux rencontres : c’était un cadeau pour moi, et cela a dû l’être pour ces jeunes.

Dans ses observations, Chloé Colpé a constaté que les adultes participant au projet avaient agrandi le cercle, permettant aux jeunes de s’intégrer dans leur monde. Agrandir le cercle, c’est aussi une de vos ambitions.

Totalement ! Le cercle, c’est l’appartenance, et faire partie du même groupe, c’est le sens de mon travail : qu’on puisse se reconnaître comme des êtres humains avant tout, au-delà du sexisme, de l’homophobie, du racisme. De plus, chacun de nous a tendance à se mettre des barrières, et ouvrir le cercle, c’est ouvrir les possibilités. Quand on grandit sans barrières, on finit par croire que tout est possible. Le projet a permis cela, en permettant d’exprimer ce qu’on a à l’intérieur de soi. Refuser les barrières, c’est s’offrir le meilleur de soi.

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