La discipline budgétaire "à tous crins" aura été nuisible mais ne l'abandonnons pas purement et simplement

Dans la sortie de crise Covid, il ne s’agit pas de prôner l’austérité, mais une réduction plus ambitieuse du déficit doit être envisagée.

La discipline budgétaire "à tous crins" aura été nuisible mais ne l'abandonnons pas purement et simplement
©DR
Contribution externe

Côté éco. Une chronique d'Étienne de Callataÿ (1)

Face aux grands défis de l'heure, environnement, inégalités, vieillissement démographique ou innovations technologiques, il y a comme un hiatus entre les recommandations des experts et l'action politique, entre l'urgence à agir et l'immobilisme politique. Pour leur défense, les acteurs publics pointent la myopie des électeurs, que résume la fameuse phrase de J.-C. Juncker, honnête pour d'aucuns, inacceptable selon moi : "Nous savons tous ce qu'il faut faire. Ce que nous ne savons pas, c'est comment être réélus si nous le faisons." Il est un autre coupable qu'ils désignent aujourd'hui bien volontiers, à savoir l'austérité budgétaire imposée par l'Europe. C'est le fameux plafond de déficit à 3 % fixé à Maastricht, qui a ensuite évolué vers une obligation de tendre vers l'équilibre budgétaire.

Que la contrainte soit à 0 % ou à 3 % de déficit, elle est forcément idiote. À mêmes revenus, mieux vaut 50 % de PIB dépensés efficacement que 45 % mal dépensés. Le drame de la Belgique n’est pas d’abord d’avoir un déficit budgétaire mais que, malgré un financement généreux à en juger en termes de comparaisons internationales, notre enseignement reste si mauvais (en francophonie) et si inégalitaire (au Nord et au Sud), que le taux de pauvreté reste si élevé et que l’espérance de vie - en bonne santé - ne le soit pas davantage ! Une contrainte numérique sur le déficit ne tient pas bien compte de la conjoncture ou des intérêts des générations futures et encourage de détestables artifices comptables. Une analyse qualitative des finances publiques est certainement à préférer.

L’histoire ne sera pas tendre avec la gestion du gouvernement de Charles Michel. Le discours de la majorité fut celui de la discipline budgétaire, mais la réalité fut bien différente, malgré un contexte économique favorable. Aujourd’hui, il y a moins d’hypocrisie, et tous les partis francophones semblent vouer aux gémonies la discipline budgétaire qui hier était quasi unanimement acceptée. Tant mieux si la parole rejoint les actes, et tant mieux si cela permet de se débarrasser des effets pervers de ce carcan-là : survendre les efforts, blâmer l’Europe, sacrifier les investissements au profit des dépenses courantes, exagérer les effets retours positifs des baisses d’impôt.

En même temps, rejeter la notion même de discipline budgétaire sous le double argument que l’austérité a eu des effets indésirables et qu’emprunter est aujourd’hui gratuit est passer d’un excès à l’autre. Dans la sortie de crise Covid, il ne s’agit pas de prôner l’austérité, mais une réduction plus ambitieuse du déficit doit être envisagée. Les emprunts émis à taux zéro devront être renouvelés dans 5, 10 ou 15 ans, et rien ne garantit qu’alors les taux seront toujours à 0 %. Plus on emprunte, plus on se rend tributaire des humeurs futures des opérateurs sur le marché financier. Et celles-ci savent être changeantes, on l’a vu avec l’emprunt Leterme à 4 % il y a dix ans. Plus on emprunte, plus on s’expose à la stigmatisation externe, cela, on l’a vu avec la Grèce ! Plus on emprunte, plus on se rend dépendant de la vision dominante à Francfort, où un retour en grâce, fondé ou non, peu importe ici, d’un discours "ordo-libéral" ne peut être exclu. Il y a donc un grand paradoxe, pour ne pas dire une incohérence, à voir ceux qui condamnent le pouvoir du marché financier ou de la technocratie se rendre otages du jugement de ces derniers. Ils passeraient ainsi de Maastricht à une forme de syndrome de Stockholm !

Enfin, prenons garde à ne pas présenter un surcroît de budget comme la réponse à tous les défis. Plus d’argent peut aider mais, pour résoudre les questions environnementales ou sociales, il faudra aussi des réformes et des changements culturels. Ne donnons pas l’illusion que tout est affaire d’argent.

(1) etienne.decallatay@orcadia.eu

>>> Titre de la rédaction. Titre original: L’austérité, de Maastricht à Stockholm

Sur le même sujet