Pouvons-nous refuser la vaccination au nom de notre liberté ?

Il nous semble que non, car notre liberté individuelle se conjugue inévitablement avec un principe de responsabilité. Et cela d’autant plus si nous sommes soignants.

Pouvons-nous refuser la vaccination au nom de notre liberté ?
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Contribution externe

Une carte blanche de Dominique Henrion, médecin généraliste, chargé d'enseignement à l'UNamur, référent Covid pour les médecins généralistes namurois, et Laura Rizzerio, philosophe à l'UNamur.

Il est fréquent aujourd’hui de s’en remettre au respect des "libertés individuelles" pour s’opposer aux règles mises en place pour affronter la pandémie. De nombreux débats ont eu lieu à ce propos, conduisant souvent à mettre en doute le caractère démocratique de nos sociétés. Sans nier le bienfondé de ces débats, on peut raisonnablement se demander pourquoi ceux-ci n’ont que peu cherché à interroger la signification de l’expression "libertés individuelles" et à comprendre ce qu’elle recouvre en réalité.

L’homme, cet "animal politique"

Car, lorsqu’on utilise cette expression, il serait en effet raisonnable de se demander s’il est possible et cohérent de penser la liberté en lien avec la seule satisfaction de souhaits purement individuels. Si c’est le cas, cela reviendrait alors à reconnaître qu’être libre correspond au fait d’être indépendant. Or, quel individu peut affirmer jouir pleinement de son indépendance ? De plus, si la liberté correspondait effectivement à l’indépendance des individus, alors le vivre-ensemble se réduirait à un conflit perpétuel. En effet, la possibilité de satisfaire son désir, sans tenir compte du contexte dans lequel celui-ci s’exprime et des nuisances qu’il peut causer à autrui, conduirait à une liberté débridée qui se heurterait inévitablement à une autre liberté également sans limite. Tout cela invite à conclure que l’expression "liberté individuelle" recouvre une notion trop abstraite de liberté, qui n’est au fond qu’une pure construction de l’esprit.

Faut-il pour autant en conclure que la liberté est une illusion ? Certainement pas. La liberté est un fait pour le vivant humain, et elle est même ce qui le définit au mieux. Les humains sont des vivants libres parce qu’ils ont la capacité de ne pas se laisser déterminer de façon absolue par les processus naturels qui pourtant les façonnent et les conditionnent dans leur évolution. Le vivant humain est donc libre, non pas parce qu’il est "indépendant" ou parce qu’il n’est pas "contraint", mais parce que, malgré sa dépendance et les contraintes qui l’affectent, il peut orienter son existence et la déployer selon une fin qu’il peut choisir et vouloir pour lui-même. Cette capacité est ce qu’on appelle l’"autonomie", car elle permet à l’homme d’avoir en lui-même le principe de son agir et de diriger les processus vitaux qui l’animent vers une fin voulue. Dans la tradition philosophique ancienne, on a identifié cette fin avec le "bien". On peut lui donner un autre nom, mais il n’en reste pas moins qu’elle est ce qui permet à l’humain d’aspirer au bonheur et à un épanouissement conscient et voulu. C’est cela, la liberté dont il jouit pleinement.

Or, cette notion de liberté en appelle inévitablement à la responsabilité envers autrui et son environnement. En effet, bien qu’il soit capable d’orienter sa vie de façon autonome, le vivant humain ne peut réaliser cette orientation qu’en s’appuyant sur son environnement et sur les liens qui tissent et soutiennent son existence. C’est sur cette base qu’Aristote définissait l’Homme comme un "animal politique", en précisant que cela implique pour lui non seulement la capacité à vivre en société comme les abeilles ou les fourmis, mais celle de poursuivre le bien et le juste et de l’implanter dans la société. Le fait d’être libre implique donc une "responsabilité".

Les responsabilités des soignants

Cette manière de penser la liberté questionne certaines attitudes individualistes qui s’avèrent contradictoires avec la responsabilité envers autrui. Nous pensons ici à la question de la vaccination, et notamment à la vaccination du personnel soignant.

Sur le plan scientifique, on peut admettre que la vaccination est non seulement très efficace (88 % d’efficacité sur toute les formes de Covid ; > 96 % de protection sur les formes graves nécessitant une hospitalisation), mais est également sûre. En effet, les effets secondaires rapportés sont ceux qui étaient attendus, voire légèrement inférieurs. Nous avons en Belgique quelques décès rapportés et confirmés qu’il faut mettre en comparaison avec les 25 000 morts du Covid. De plus, le risque de décès sera encore plus faible à l’avenir puisque la place de chaque vaccin est mieux précisée. Enfin, le mode d’action des vaccins mRNA nous laisse entrevoir un risque d’effet secondaire à longue échéance très faible et qui tend même vers zéro. Qu’on le veuille ou non, l’opportunité de se faire vacciner nous confronte donc à un choix : soit se protéger et protéger les autres en s’exposant à un risque calculé, soit ne pas se protéger et risquer de tomber malade et d’être le vecteur de la maladie.

Dans le cas particulier du soignant, ce choix de la vaccination doit être modulé par deux autres facteurs.

En tant que soignants, notre objectif est de faire le bien. L’intérêt collectif (nos patients) prime sur une réticence personnelle (le risque faible d’effet secondaire de la vaccination). Comment interpréterions-nous l’attitude d’un pompier qui, au nom de sa liberté, refuserait d’aller au feu pour sauver des vies de peur de perdre la sienne ? Accepterions-nous qu’un chirurgien opère sans masque et sans gants au nom de sa liberté personnelle ? Un argument souvent avancé serait que les soignants respectent les gestes barrières (masque par exemple) et, de cette manière, protégeraient leur patient. Il n’en est rien. Un masque chirurgical filtre au mieux à 90 % l’air : ce n’est donc pas une protection absolue. La lutte conte le Covid est complexe et doit faire appel à une prise en charge complexe et multiple.

En tant que professionnels de santé, il est également de notre responsabilité de fonder nos choix sur des données scientifiques. Combien de fois entendons-nous des discours de la part de professionnels faisant la part belle aux rumeurs ? Il est légitime, à l’approche de la rentrée académique, de poser la question de l’enseignement de la vaccinologie dans les filières des soins de santé.

Beaucoup de professionnels de santé n’ont pas conscience de l’image qu’ils véhiculent dans leur entourage. En tant que soignants, nous sommes des exemples, détenteurs d’un savoir. Cette image implique une responsabilité. Nous devons appliquer les recommandations les plus récentes de la science. Pour les médecins, cela est explicitement indiqué dans l’article 4 du Code de déontologie, et rappelé dans un avis du 23 janvier 2021. Mais qu’en est-il pour les autres professions qui ne sont pas soumises à une surveillance par des pairs ? Ont-ils conscience de cette image ? Savent-ils qu’ils sont aussi les avocats de la santé publique ?

Nous avons l’immense bonheur de bénéficier d’une sécurité sociale. Nous sommes des privilégiés. Il faut chérir cette Sécu et ne pas être dispendieux. Une journée aux soins intensifs coûte cher. Mais, au-delà de ce coût, il y a le coût humain. Combien de soignants sont encore capables d’absorber une nouvelle vague. Que ceux qui refusent la vaccination au nom de la liberté individuelle pensent enfin à la santé de nos soignants.

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