Nous considérons trop peu l'importance du corps dans le suivi thérapeutique des enfants

Il est pourtant très important dans son développement et dans son appréhension de la réalité.

Nous considérons trop peu l'importance du corps dans le suivi thérapeutique des enfants
©Pixabay
Contribution externe

Une carte blanche de Zakaria El Bouchtili, psychologue clinicien, psychomotricien maître-assistant, Haute École Léonard de Vinci.

Au centre de thérapies Kinepsy, situé à Schaerbeek, les entretiens d’enfants souffrant de troubles anxieux ou d’affects dépressifs sont trois fois plus nombreux que l’année dernière à la même période. Les psychologues cliniciens ne sont pas les seuls à remarquer cette augmentation du nombre de demandes. Elle concerne également les psychomotriciens et les logopèdes. Pour ces professionnels-là, ce sont les troubles envahissants du développement et les difficultés d’accès au langage verbal qui se manifestent davantage. Lors de nos réunions pluridisciplinaires, nous avions osé penser que l’arrivée de la vaccination et le retour de certaines de nos libertés auraient le même impact apaisant sur les jeunes que sur nous. Ces données viennent néanmoins nous prouver le contraire.

Attribuer la responsabilité de cette augmentation de la demande sur la crise sanitaire et le confinement est une manière de voir les choses. Nous pourrions tout à fait défendre ce point de vue comme le font d’autres thérapeutes, en parlant de cet immobilisme auquel ont été sujets les enfants et à la diminution de leurs relations interpersonnelles. Mais nous aimerions également amener une autre hypothèse, qui a le mérite d’être au moins nommée, et supposer que cette année difficile n’est venue que révéler des problématiques déjà bien présentes en nombre, mais que les parents ne repéraient pas toujours ou pour lesquelles ils n’avaient pas forcément tendance à faire appel à un service de santé mentale.

Le besoin de bouger

Bref. Que nous choisissions une réponse, l’autre ou les deux, toujours est-il que ces enfants sont aujourd’hui touchés au plus profond de leur être. Pour les aider, nombreux sont les centres de thérapies qui leur ont offert et leur offrent encore un espace de parole contenant et sécurisant, un lieu où apprendre à identifier, distinguer et nommer leurs émotions. Mais pourtant, beaucoup de ces lieux laissent de côté la dimension la plus importante de leur personne : le corps.

Nous avons tendance à l’oublier lors du passage à l’âge adulte, mais c’est bien le corps de l’enfant qui constitue son principal outil de rencontre avec le monde. C’est bien par lui que le nourrisson découvre, touche, joue, tombe, rencontre. Ce n’est pas que par les mots, mais bien aussi par le corps que l’enfant exprime une joie, une tristesse, une colère, une frustration, une souffrance… L’hospitalisme, cet état d’extrême déperdition proche de la mort que Spitz a démontré en privant des nourrissons de contacts corporels chaleureux dès le plus jeune âge, représente certainement la meilleure illustration de l’importance de la mise en relation de ce corps avec le monde.

Cette année difficile vécue par les enfants doit donc nous pousser à remettre en question l’intérêt d’un travail thérapeutique qui n’use que de la parole et de quelques médias cherchant à la débloquer. Car aujourd’hui, des jeunes que nous rencontrons le nomment explicitement : ils ont besoin de bouger, car c’est bien ce corps qui a été muselé, qui a dû porter le masque par moments, qui a été contraint de s’arrêter alors qu’il était en pleine découverte de ses potentialités, qui a été privé de ses mouvements, de sa respiration, de ses rencontres…

Je bouge donc je suis

Considérer le corps, à la manière de Spinoza, comme le véhicule de l’être au monde au même titre que l’esprit… Voilà donc peut-être un objectif intéressant à se fixer avec ces petits patients. Dans le cadre d’un tel travail thérapeutique, la psychomotricité relationnelle représente un atout royal. Son nom indique à lui seul la tentative de restauration du lien Soma-Psyché dont nous parlons. Elle permet à l’enfant de découvrir ou de redécouvrir son corps, lui fait vivre des expériences contenantes lui assurant d’être mieux armé pour faire face à ses angoisses et découvrir le monde extérieur, fait émerger des affects en refusant de laisser de côté le lien entre les émotions et la chair et, surtout, propose des outils aux parents afin de pouvoir intégrer davantage cette dimension corporelle de l’être humain à la maison, dans la vie de tous les jours.

Médecins, psychiatres, psychologues, professionnels de la santé… Pour aider nos plus jeunes après cette triste période, permettons-nous donc, comme ces psychomotriciens, de remettre le corps à sa place de sujet. Évitons d’occuper nos fauteuils durant la totalité d’un entretien comme pouvaient le faire certains analystes. Autorisons-nous à nous mettre en mouvement et à mettre l’enfant en mouvement. Oublions un instant le fameux Cogito cartésien et osons plutôt affirmer : "Je bouge donc je suis." Laissons-nous imaginer un Moveo…

Sur le même sujet