La tour Luma à Arles n'enlaidit-elle pas le monde ?

À Arles, la tour "babélisante" de Frank Gehry altère le paysage et ne nous inspire que tristesse et regret. N’évoque-t-elle pas la toute-puissance de l’architecture moderniste qui ne parle plus qu’une seule langue et déshumanise des villes admirables ?

La tour Luma à Arles n'enlaidit-elle pas le monde ?
©AFP
Contribution externe

Par Carole Depasse, historienne, membre de La Table Ronde de l'Architecture.

Même si d’aucuns trouveront la comparaison forcée, c’est stupéfiant, les représentations de la tour Luma à Arles (France) de l’architecte Frank Gehry, ressemblent à la "grande" tour de Babel du peintre Pieter Brueghel l’Ancien, réalisée en 1563, et aujourd’hui conservée au Kunsthistorisches Museum de Vienne.

Dans un paysage bleuté, plutôt plat et bordé par la mer (évoquant singulièrement la Camargue), la tour de Brueghel accroche l'œil. Inspirée du chapitre 11 du livre de la Genèse, la peinture raconte comment, après le Déluge, les descendants de Noé, arrivés dans la vallée de Shinear, se consacrèrent à construire une tour qui s'élèverait jusqu'au ciel. "Allons, cuisons des briques ; nous nous bâtirons une ville et une tour qui atteindra les cieux, et nous deviendrons une seule nation, afin de n'être pas dispersés par toute la terre ." Dieu les observa et pensa : "Tant qu'ils continueront d'agir comme un seul peuple, parlant une seule langue, tout ce qu'ils ont en tête, ils l'accompliront. Confondons leur langage et provoquons des malentendus entre eux ." C'est ce qu'il fit, bientôt les bâtisseurs cessèrent leur travail et se dispersèrent dans toutes les directions. La tour fut abandonnée et ses ruines furent appelées Babel parce que Dieu avait "confondu" (en hébreu : "bredouiller, confondre") les langues de l'humanité.

Elle semble vouloir renouer avec le mythe biblique

Les représentations de la tour de Babel portent, au fil du temps et des contextes socio-politiques, depuis Pieter Brueghel l'Ancien jusqu'à la bande dessinée La Tour (1987), du scénariste Benoît Peeters et du dessinateur François Schuiten, des symboliques renouvelées. La tour de Luma, elle, ne renouvelle rien. Au contraire, par son esthétique insolente et sa glorieuse luminosité métallique, elle semble vouloir renouer avec le mythe biblique dont une seconde lecture dit que c'est Nemrod, un chasseur au service de Dieu, qui éleva la tour de Babel en y superposant, sur un support en bois de cèdre, un trône en fer, puis en cuivre, puis en argent et enfin en or. Au sommet de la construction pyramidale, "Nemrod plaça une pierre précieuse gigantesque du haut de laquelle, assis en position de dieu, il exigea qu'on lui rendit un universel hommage" ( Les Mythes hébreux , Robert Graves-Raphaël Patai, Fayard, 1987, p.134).

Troublés par l’orgueil narcissique des "starchitectes"

La tentation est grande et punissable sans doute de lier la grandiloquence architecturale de la tour Luma Arles à celle de Nemrod. Honnêtement, comment ne pas être tenté de voir dans ce mythe une analogie renvoyant à la toute-puissance de l’architecture moderniste mondialisée qui, ne parlant plus qu’une seule langue, enlaidit le monde ? Comment, enfin, ne pas être troublé par le parallèle entre la vanité des descendants de Noé et l’orgueil narcissique des "starchitectes" qui travaillent également à vouloir toucher le ciel à tel point que, du haut de leur construction, le vertige vous saisit.

En architecture, la diversité des langages crée la beauté, l’humilité des bâtisseurs, la bienveillance à l’égard des habitants. Atteindre les cieux n’est d’aucun intérêt puisque la vie est sur terre. Du début à la fin. L’étymologie du mot humilité, de "humus, la terre", nous le rappelle. Or, en architecture, la tendance est le "hors-sol", tant par le non-ancrage dans la culture vernaculaire que par la hauteur abusive de constructions peu vertueuses écologiquement qu’il faudrait cacher plutôt que surexposer. Des monstres, somme toute !

Parodie de l’architecture moderniste

Pour rester dans la métaphore biblique, dans un livre à paraître au printemps 2022, L'Homme de demain (Éditions AAM/SAMSA Bruxelles), l'architecte belge Antoine Pompe (1873-1980) écrit avec ironie qu'un architecte arrivé au paradis s'était plaint des imperfections de l'homme et avait proposé à Saint-Pierre de créer un être parfait et hyperfonctionnel. Pour exemple, il ajouta à son modèle des touffes de poils sous les coudes pour insensibiliser la zone. À force de modifications et de transformations insensées, le résultat faisait juste peur à voir. Et Maurice Culot, architecte traditionnel, urbaniste et éditeur, de conclure : "ce livre est une parodie de l'architecture moderniste contemporaine ; à force de vouloir construire à bas coût en s'écartant de la tradition, on finit par produire des monstres" . Bref, une architecture déshumanisée et, osons le mot, cruelle.

De qui se moque-t-on ?

À Arles, la critique dit que "Frank Gehry a fait du Frank Gehry" comme si l’architecture était une marque de fabrique déposée reproductible partout à l’identique sans qu’il soit tenu compte du contexte bâti existant ou de l’avis de la population locale. Nous sourions amèrement lorsque nous lisons que le tambour de verre qui soutient l’édifice est une évocation de l’amphithéâtre antique voisin ou que l’enchevêtrement innommable des pièces d’inox évoque la brique romaine. De qui se moque-t-on ? Des Arlésiens certainement qui vivent dans une ville admirable où la succession des styles architecturaux s’est faite presque sans fracture depuis deux millénaires.

Questions sur le choix de l’architecte

Nous évoquerons aussi, dans le cas de la tour Luma Arles, la question du choix d’un architecte nonagénaire, américano-canadien ; dont la réputation, à tort ou à raison, n’est plus à faire au détriment de jeunes architectes régionaux (il doit en exister ?) qui avaient certainement une vision pertinente de leur pays à faire valoir. La pratique de l’entre-soi dans des milieux culturels où l’argent ne manque pas est à regretter. Le choix de M. Gehry par la mécène Maja Hoffmann (Fondation Luma) serait-il lié à la recherche de "l’effet Bilbao", c’est-à-dire l’engagement de célébrités pour booster, par l’érection d’un bâtiment monumental et atypique, un projet culturel installé au cœur de villes en déclin économique ? Comme on prétend que ce fut le cas (bien que des études le nuancent) pour Bilbao où Frank Gehry a déjà commis le musée Guggenheim qui, étrangement, a des allures arlésiennes. Le temps nous le dira, comme il nous dira également si cette tour de Babel scintillante et bétonnée accusera les années avec autant de sérénité et de charme que les bâtiments vernaculaires d’Arles.

En attendant, la tour Luma altère le paysage et, à moins d’exciter les taureaux de Camargue ou d’effrayer les flamants roses, elle ne nous inspire que tristesse et regret.