L'agressivité à l'égard des élus sur les réseaux sociaux m'étonne encore chaque jour

Je n’étais pas destinée à entrer en politique. Je me considère comme une citoyenne engagée, désireuse de s’investir pour la collectivité.

L'agressivité à l'égard des élus sur les réseaux sociaux m'étonne encore chaque jour
Contribution externe

Une carte blanche de Sophie de Vos, Première échevine (Défi) à Auderghem.

Entre la dernière campagne présidentielle en France sans la pression des réseaux sociaux, en 1995, et l’élection d’Emmanuel Macron en 2017, qui, sans appareil de parti, sans élus et avec peu de relais dans la société civile, s’est appuyé sur ces réseaux pour s’imposer en direct auprès des Français, la manière de faire de la politique s’est profondément transformée.

Les réseaux sociaux se sont de fait imposés comme incontournables, offrant un terrain de jeu infini mais constituant aussi un défouloir où le politique est devenu une cible privilégiée, où la vindicte populaire explose et où l’égoïsme prévaut sur fond d’immédiateté. Y affirmer des convictions, malgré la légitimité démocratique, et s’y tenir via des actes nécessite toujours plus force de caractère et de courage.

Le trafic augmentant avec la polémique, les réseaux n’ont pas intérêt à modérer les contenus qu’ils hébergent.

Des millions pour Facebook

A contrario, sauf à être naïfs, les politiques savent à quoi s’attendre lorsqu’ils entrent dans l’arène. La plupart utilisent les réseaux avec sincérité : programmes électoraux, partage d’opinions, annonce d’événements, et ce même si l’utilité de ces pratiques est assez limitée étant donné l’entre-soi auquel les algorithmes nous condamnent. Pour des campagnes de proximité, il est en tous cas avéré que le contact réel est bien plus efficace.

De là à booster la communication, il n’y a qu’un pas… que tous les partis sans exception ont désormais franchi, mais avec des divergences de taille :

Les partis politiques belges ont dépensé en huit mois plus de 3,5 millions d’euros en pub sur Facebook et Instagram. La N-VA est en tête (> 1 million), suivie par le Vlaams Belang et tous les autres partis néerlandophones. Le premier parti francophone (PTB) est en 7e place avec 126 000 euros. Outre les curieuses différences linguistiques, force est de constater que les plus dépensiers nourrissent polémiques et clivages sociaux de façon populiste.

La question se pose d’ailleurs de plafonner ces dépenses, qui n’ont rien d’illégal à ce stade tant qu’elles ne sont pas fallacieuses.

La dés- ou més-information et les simples manipulations de campagne - exemple du film montrant des musulmans rassemblés sans gestes barrières, alors que la vidéo avait été tournée avant la crise sanitaire - ont cependant toujours existé aussi. Mais aujourd’hui la technologie nous a fait entrer dans une autre dimension. Il ne s’agit plus de colporter, via supports falsifiés, fausses nouvelles ou semi-vérités, mais d’utiliser l’intelligence artificielle et ses algorithmes pour profiler psychologiquement les cibles privilégiées grâce aux données que tout un chacun laisse sur la Toile, identifier les émotions qui feront réagir des communautés d’électeurs, et en jouer en leur adressant sournoisement des messages calibrés.

Tromperies infinies

L’exemple le plus médiatisé est probablement celui de la société Cambridge Analytica, accusée d’avoir détourné les données de millions d’utilisateurs FB afin de cibler des messages favorables à l’élection de Trump.

Autre nouveauté, le deep fake (pour deep learning et fake events) est en plein boom. Une de ses applications est le détournement de messages politiques, avec trucage de discours, imitation de voix, création de conversations imaginaires… Les possibilités de tromperie sont infinies et leur prolifération augmente encore en période de crise comme durant les attentats ou la pandémie en cours, ajoutant du chaos au chaos.

Cela induit risque de chantage, mise en doute de toute information si elle n'a pas été labellisée fiable - et là l'attente par rapport aux big tech est énorme -, érosion supplémentaire, en tous cas, de la confiance du citoyen dans le politique.

Quid alors de la responsabilité des réseaux par rapport aux infos diffusées, dès lors qu’il est impossible de tout vérifier par soi-même, s’ils ne sont pas des intermédiaires crédibles tels que des experts ou de la presse de qualité ?

On reconnaît une amélioration de la part des réseaux dans la lutte contre l’incitation à la violence - cfr l’exemple de l’assaut du Capitole - mais peu, trop peu, en ce qui concerne les messages politiques. Les experts en communication ne s’en étonnent pas étant donné le modèle économique des réseaux qui fonctionne à la polémique.

C’est donc bien aux membres des réseaux de faire le tri entre le vrai et le faux. Facebook en tous cas revendique l’irresponsabilité en ce qui concerne la véracité des contenus qui circulent. Précisons qu’il n’est pas demandé de certifier la véracité de toute info, ce qui serait chimérique, mais de mettre en place les outils pour vérifier la fiabilité des infos diffusées.

Perte de crédibilité

Les réseaux se retranchent derrière le fait qu’ils sont hébergeurs et non éditeurs, plateformes privées et non pouvoirs publics. Il est donc urgent et crucial que le débat sur leur responsabilité soit tranché au niveau législatif. Un projet de texte européen est sur les rails mais sera-t-il suffisant et arrivera-t-il à temps pour contrer le travail de sape démocratique en cours ?

Nos démocraties doivent reposer sur des bases solides et non sur un système où les algorithmes remplacent les humains au profit d’intérêts douteux, où les politiques perdent en crédibilité quoi qu’ils fassent, où l’immédiateté remplace la vision à long terme, où il faut être particulièrement éduqué pour discerner le faux du vrai et où l’on se meut dans son entre-soi -ces deux derniers éléments accentuant la fracture sociale. Il est temps que les États/l’Europe reprennent la main et investissent eux aussi dans l’intelligence artificielle pour qu’elle serve la démocratie plutôt que le contraire.

Manne de possibilités pour les politiques qui y sondent la société, s’y vendent, y détournent l’attention, ou manipulent à dessein ; mais aussi lieux d’agression et de procès sans tribunaux, à tel point que nombre de politiques jettent l’éponge face à la vindicte populaire : les réseaux sociaux sont devenus un cénacle dans lequel tous les coups sont désormais permis. Avec une grande perdante, la démocratie, qui s’y trouve lentement mais sciemment fragilisée.

Je n’étais pas destinée à entrer en politique. Je me considère comme une citoyenne engagée, désireuse de s’investir pour la collectivité. L’agressivité à l’égard des élus sur les réseaux m’étonne encore chaque jour. Car, jusqu’à preuve du contraire, nous n’avons d’autre choix que de vivre ensemble et avons besoin de mandataires, choisis démocratiquement, pour gérer la cité dans l’intérêt du plus grand nombre.