Oui, le souhait de Sarah Schlitz de participer à un rassemblement en "non-mixité choisie" pose d'importants problèmes

Faut-il être victime de discriminations pour pouvoir légitimement les dénoncer dans l’espace public ? Non…

Oui, le souhait de Sarah Schlitz de participer à un rassemblement en "non-mixité choisie" pose d'importants problèmes
©BELGA

Une chronique de Francis Van de Woestyne.

Dans le cadre des rencontres écologiques d'été, à Liège, Sarah Schlitz (Ecolo), secrétaire d'État à l'Égalité des genres, des chances et à la Diversité, a participé à une réunion "en non-mixité choisie". Le rassemblement n'était pas interdit aux hommes, mais "réservé aux femmes et aux personnes qui se sentent femmes". Problème ? Oui.

Rappel. La non-mixité existe depuis les années 1960-1970. Pour mettre fin à la ségrégation raciale aux États-Unis, les mouvements des droits civiques organisaient des réunions excluant les personnes blanches. En France, les mouvements féministes, actifs dans la lutte pour le droit à la contraception et à l’avortement, ont repris cette forme d’action, refusant la présence d’hommes dans leurs réunions. Récemment, le mouvement “Nuit debout” réservait des réunions aux femmes et minorités de genre.

Quels sont leurs arguments ? La non-mixité serait une nécessité pour atteindre l’égalité. L’exclusion des groupes dominants (hétérosexuels, hommes, personnes de couleur blanche) serait l’unique manière de permettre aux personnes opprimées d’exprimer leurs difficultés, de s’émanciper de la domination à laquelle ils et elles sont soumis, qu’elle soit raciale, sexuelle ou masculine.

Démarche identitaire

Mais c’est précisément ces arguments qui blessent la conception universaliste qui est la nôtre, à l’opposé de la démarche identitaire qui sous-tend ces rassemblements. Il nous semble que la mixité est et sera toujours une richesse. Car à suivre les partisans de ces nouveaux apartheids, il faudrait être noir pour être sensible à l’égalité des races, il faudrait être une femme pour participer au combat pour l’égalité des sexes, il faudrait être homosexuel pour réclamer leur épanouissement. Comme si les mâles blancs étaient, par nature, coupables de tout, insensibles à la souffrance lorsqu’ils ne l’éprouvent pas, incapables de militer, aux côtés des opprimés. Comme s’il fallait être victime de discriminations pour pouvoir légitimement les dénoncer dans l’espace public.

N’est-ce pas, au contraire, par le mélange, la confrontation d’idées et d’expériences entre les hommes, les femmes, les blancs, les personnes de couleurs, les hétéros et les LGBTQIA + que naissent et progressent les idéaux d’égalité et de fraternité ? La non-mixité ne heurte-t-elle pas précisément le principe d’égalité entre les individus ? Ne bafoue-t-elle pas le cœur de ce qui fait notre trésor humain : la libre et pacifique confrontation des idées ? Telle était en tout cas la position de militants antiracistes, tel Frantz Fanon, qui, au siècle dernier, interpellait les noirs comme les blancs, les invitant à s’unir dans une lutte fraternelle pour l’égalité et la justice.

Loges et clubs privés

La tendance, venue d’Amérique, ne faiblit pas et il y a de quoi s’inquiéter. Car, après la remise des diplômes, l’Université de Columbia aux États-Unis organise désormais des manifestations différenciées selon l’appartenance ethnique, (native, Asian, latino, black graduations), l’attirance sexuelle ou même le revenu des étudiants. Ce qui a fait dire à Éric Anceau, maître de conférences à la Sorbonne : “Le Ku Klux Klan en rêvait et Columbia l’a fait !”. On rétorquera que des réunions réservées aux hommes existent, par exemple dans les loges maçonniques ou certains cercles privés. Ces pratiques, il est vrai, n’ont plus aucune raison d’être.

Reste la question, politique : Sarah Schlitz n’est pas une simple citoyenne. Elle est secrétaire d’État à l’ÉGALITÉ des genres. Participerait-elle à un événement réservé aux hommes si une vingtaine d’entre eux s’estimaient légitimement discriminés ? À Liège, le rassemblement avait pour objectif de souligner le fait que l’impact du Covid a été plus important sur les femmes que sur les hommes. Quelle est cette concurrence victimaire ? Des hommes n’ont-ils pas souffert eux aussi du virus ? N’ont-ils pas perdu une mère, un père, un frère, une sœur, un enfant ?

Face à ces excès, rejoignons le poète latin Térence qui proclamait : “Rien de ce qui est humain ne m’est étranger”.

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