Qui va véritablement écouter les populations sinistrées par les inondations?

Ce ne sont pas les commissions d’enquête parlementaire, ni le travail d’un juge d’instruction qui suffiront, si tant est que tout cela soit aussi nécessaire.

Qui va véritablement écouter les populations sinistrées par les inondations?
©TONNEAU MICHEL
Contribution externe

Une carte blanche de Joseph Charlier, résidant au Pays de Herve, actif dans la lutte contre la pauvreté.

Les inondations de juillet en bord de Vesdre et d’Ourthe nous adressent un terrible message : s’il est vrai que celles-ci ont très gravement impacté les écoles, les commerces, les entreprises, les cabinets médicaux, vétérinaires, les services publics, etc., et qu’il est indispensable de les aider à surmonter leurs difficultés et à réfléchir sur le futur, il n’en reste pas moins que ce sont, principalement, les populations pauvres et précarisées qui ont payé le plus lourd tribut à ce déluge catastrophique et vont le payer pendant encore bien des années.

Nous nous devons d’être à leur écoute. Construire l’avenir sans elles ne sera pas possible, ne serait pas juste.

Décès et disparition des proches, destruction ou dégradation grave de leurs maisons, perte de leurs meubles, objets, animaux familiers, liquidation de leur histoire, du sens de leur vie, tel est le lot commun des personnes sinistrées. Logées maintenant, et pour combien de temps, de façon très précaire, nourries par l’armée, soutenues par la Croix Rouge, par diverses organisations, par de nombreuses personnes à titre individuel, par les pouvoirs publics, elles font face comme elles peuvent à cette tragédie qui impacte et impactera leur vie durablement.

Elles vivaient déjà durement, difficilement, avant. Mais on n’en parlait pas, on ne s’en souciait pas, sauf dans des associations proches. Maintenant, cela se voit davantage. Pour combien de temps? Avaient-elles la parole “avant”? L’ont-elles aujourd'hui? L’auront-elles “après”? Quand tous ces pauvres et appauvris, ces précarisés, ces “tragédisés” seront-ils considérés comme des personnes, des citoyens égaux aux autres devant bénéficier de conditions de vie dignes, bonnes, justes? Pour qui, pourquoi les logements minables, pourris, les quartiers délaissés des bords de Vesdre et d’Ourthe? Il y en aurait bien des choses à dire, qu’il faudrait entendre de ces personnes. Qui va les écouter vraiment, qui va comprendre que toute vie se vaut? Quand allons-nous prendre conscience qu’on ne peut avancer qu'ensemble, en ne laissant personne sur le bord de la route?

Un effort majeur d’écoute en profondeur, devrait être entrepris avec résolution, vers, vis-à-vis, et avec ces milliers de personnes sinistrées. Il faut connaître ce qu’elles ont vécu. L’entendre. Le comprendre. L’archiver. Ne pas oublier. Partir avec elles de leur vécu, de leurs douleurs. Remonter la pente. (Re)construire ensemble avec elles au propre comme au figuré : le mental, le psychique, le lien social, le matériel, l’habitat, l'environnement.

Changer, non seulement ne pas reproduire les erreurs d’avant, mais surtout partir de leurs connaissances de vie, de ce riche capital culturel, et historique, de ces savoirs accumulés, que personne ne prend en compte si ce n’est au détour de bien trop brèves enquêtes pour autant qu’il en existe.

Une importante enquête de terrain

Sans les apports de toutes les personnes sinistrées, pas de création commune possible. Sans elles, contre elles, ce seront les mêmes catastrophes et d’autres qui risquent de se reproduire. Quand ouvrirons-nous les yeux? Sans leur écoute, sans leur participation, pas d'enquêtes dignes de ce nom, encore moins de plan d’avenir durable. Sans leur expérience, leurs idées, leurs propositions, pas de “plans d’aménagement du territoire”, pas de reconstruction de l’habitat et des infrastructures publiques, pas de stratégie parant à de possibles futures inondations, si ce n’est des plans bureaucratiques, décharnés, inégalitaires, inopérants.

On ne peut pas, on ne peut plus laisser les “pauvres”!, habitants des rives de Vesdre et d’Ourthe, ainsi que ceux d’autres régions sinistrées, de côté. Quand donc les départements universitaires, les instituts de recherche, toutes disciplines confondues, histoire, sociologie, géographie, etc., vont-ils démarrer des enquêtes / écoutes approfondies de terrain avec la pleine participation des habitants, et avec l’appui des mouvements associatifs qui leur sont proches? Il est primordial que les professeurs, les instituteurs, les étudiants, les écoliers, des territoires sinistrés soient associés à ces démarches. Il est indispensable que les pouvoirs publics apportent leur aide matérielle et financière à celles-ci. Ce ne sont pas les commissions d’enquête parlementaire, ni le travail d’un juge d’instruction qui suffiront, si tant est que tout cela soit aussi nécessaire.

Il y a un temps pour l’écoute, un autre pour la reconstruction matérielle et humaine, et, simultanément un autre pour l’anticipation. En effet, on ne pourra reconstruire durablement, on ne pourra faire face avec succès à de possibles inondations, ou d’autres risques graves, sans anticiper au mieux les catastrophes naturelles et anthropiques. Toutefois, pour se lancer dans une telle anticipation réparatrice et créatrice, préalable indispensable à une action réfléchie et durable des pouvoirs publics et de toute la société, une condition devrait impérativement être remplie : cette démarche ouverte vers le futur devra s’appuyer sur une longue et forte enquête de terrain, conduite -- sous des formes à inventer -- avec la participation des milliers de personnes concernées, en prenant en compte leur diversité, leurs difficultés, leur créativité.