Des seuils irréversibles sont actuellement franchis dans l'histoire de notre humanité

Les grands bouleversements qui nous ont précédés se comptent en milliards, en millions, en milliers d’années. Le prochain big-bang, lui, se compte en années, et il se produit sous nos yeux.

Des seuils irréversibles sont actuellement franchis dans l'histoire de notre humanité
©DR

Une carte blanche de Luc de Brabandère, philosophe d'entreprise, conférencier et auteur.

En 1927, un chanoine belge, Georges Lemaitre, proposa un modèle cosmologique pour expliquer l’origine et l’évolution de l’Univers. L’hypothèse fut confirmée deux ans plus tard par l’astronome américain Edwin Hubble, et rebaptisée ensuite "Big Bang". Il s’est produit il y a environ 13,5 milliards d’années et est le premier moment fort de notre Histoire.

Mais des moments forts, il y en a eu beaucoup, beaucoup d’autres ! La disparition des dinosaures, l’invention de l’écriture ou encore les premiers pas de l’homme sur la Lune font tous partie de ces marqueurs qui ont jalonné le passé de l’homme et de son univers.

Ces moments forts se regroupent en deux catégories. Il y a d’une part ceux qui font partie de l’Histoire du Monde comme l’apparition des premiers poissons, et de l’autre ceux qui font partie de l’Histoire des Idées comme l’émergence de la philosophie grecque.

Si l’on compte en milliards d’années

Ces deux Histoires progressent de manière très différente.

L’Histoire du monde évolue en effet de manière continue. Depuis toujours, des chaînes de montagnes se forment, les végétaux se fossilisent, les fleuves s’ensablent, les côtes s’érodent…

L’Histoire des Idées en revanche n’est qu’une succession de secousses, grandes ou petites. Il ne pourrait pas en être autrement parce que le passage d’une idée à une autre résulte d’un changement de perception, ce qui constitue nécessairement un choc. Copernic n’a en rien changé le monde, il a révolutionné notre manière de le regarder.

Malgré la violence du Big Bang, les choses commencent plutôt lentement. Le système solaire ne se forme en effet que neuf milliards d’années plus tard, et il faut encore attendre un milliard d’années pour enfin voir la vie apparaître, sous sa forme la plus élémentaire.

Il y a un peu plus d’un demi-milliard d’années se produit ce qu’on appelle l’"explosion cambrienne". En quelques millions d’années, une faune très variée émerge. Des vers, des mollusques, des animaux à carapaces ou encore des vertébrés se multiplient. Certains auteurs n’hésitent pas à qualifier de "big bang zoologique" ce moment à l’échelle géologique qui a vu apparaître la quasi-totalité des embranchements qui structureront le monde animal à venir.

Si l’on compte en millions d’années

La dérive des continents est supposée s’être produite il y a 300 millions d’années. Il y a 130 millions d’années, il y avait des iguanodons dans le sud du Hainaut ! On peut également situer l’arrivée du premier cactus ou du premier pingouin. Mais de quand date la première idée ? Quand la pensée est-elle apparue sur la Terre ?

De ce jour probablement où un singe particulièrement évolué - ou un ancêtre particulièrement lointain, c’est comme on veut - s’est tout à coup dit en voyant un caillou qu’il pourrait l’utiliser pour casser la coquille d’un fruit trop bien protégé. Cela s’est passé il y a environ 4,5 millions d’années.

La créativité est une faculté qui a été lente au démarrage, car pour observer la deuxième idée de l’Histoire il faut attendre… un million d’années ! Ce jour-là, en effet, un illustre descendant de notre génie de la première heure s’est dit qu’en tapant avec son silex, non plus sur une coquille, mais sur un autre silex, il pourrait rendre celui-ci tranchant et ouvrir ensuite la coquille plus facilement…

La fin de l’âge de la pierre n’est pas due à une pénurie de pierres. Non, c’est une idée nouvelle qui a rendu les cailloux obsolètes. Environ 7 000 ans avant Jésus-Christ, un alliage de cuivre et d’étain s’est avéré en effet beaucoup plus efficace que les silex pour faire des armes ou des outils. L’âge du bronze peut commencer !

Si l’on compte en milliers d’années

Il y a cinq millénaires, la Mésopotamie devient petit à petit le théâtre d’un troisième big bang, celui des idées cette fois. Beaucoup de ce qui fait encore notre quotidien apparaît en effet à ce moment-là, et à cet endroit-là. Entre le Tigre et l’Euphrate surgissent en vrac la roue, la monnaie, le droit, la ville, l’écriture, la charrue, les mathématiques, ou encore l’État.

Aujourd’hui, nous vivons le quatrième big bang de notre Histoire. Les chiffres sont là, incontestables, tranchants, exponentiels. Quand je suis né il y avait 2,5 milliards d’habitants sur la Terre, et je pourrais bien connaître le jour où la population passera la barre des 9 milliards de terriens. Des seuils irréversibles sont actuellement franchis en matière de pollution, de matières premières et de biodiversité.

Alors que les trois premiers big bangs se sont étalés sur des échelles de temps sans commune mesure avec celle de l’être humain, le quatrième par contre se déroule là, sous nos yeux. C’est à peine croyable. Nous en sommes à la fois témoins privilégiés mais aussi acteurs responsables.

Deux scénarios sont possibles.

Le premier est celui de la catastrophe. Un effondrement simultané de l’écosystème, de l’économie et des valeurs démocratiques. Aux États-Unis, le soutien renouvelé du Parti républicain à un individu qui a pourtant envoyé ses partisans déchaînés à l’assaut du Parlement de son propre pays est une sirène d’alarme qui devrait nous empêcher de dormir.

L’autre est celui d’une prise de responsabilité collective par ceux qui refusent la catastrophe et qui, au-delà de tous les clivages idéologiques, sont prêts à prendre les mesures nécessaires, bien au-delà de tout ce qui a été fait jusqu’à présent. Il n’y pas de solution technologique à la crise climatique. Il n’y a pas de solution sans un changement radical de nos comportements. La voiture électrique par exemple ne resoud ni le problème de l’énergie, ni le problème de la mobilité. Une écologie de l’offre est inutile sans une écologie de la demande.

Ne tardons pas. La seule chose certaine à propos du quatrième big bang, c’est qu’il se compte en années.

>>> Titre et Chapô de la rédaction. Titre original: Le quatrième Big Bang

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