Pour une profonde réforme de l’enseignement et de la recherche en sciences sociales

Réorganiser drastiquement cet enseignement et la recherche est non seulement possible, mais également indispensable face aux défis inédits qui se présentent à nous.

Pour une profonde réforme de l’enseignement et de la recherche en sciences sociales
©D.R.
Contribution externe

Un texte de Nathan Delbrassine, diplômé en droit et étudiant en langues orientales.

Suite au Covid-19, deux visions pédagogiques s’affrontent à l’université. L’une vantant l’enseignement à distance. L’autre contestant la logique économique de la première qui se ferait au détriment de la pédagogie. Ces débats portent sur la forme. Or, nous voudrions que la pandémie soit l’occasion de refondre l’enseignement et la recherche universitaire dans les sciences sociales de fond en comble. Le cursus en droit nous servira d’exemple.

Refonte de l’enseignement : un bachelier commun à toutes les sciences sociales

Aujourd’hui, chacune des disciplines est étudiée à l’écart des autres. Or, comment un juriste pourrait-il défendre une personne ou juger celle-ci sans avoir connaissance des éléments sociaux, psychiques, culturels… qui ont accompagné son comportement ? En caricaturant à l’extrême, le juriste se demandera si le paquet de pâtes a été ou non volé, mais non si l’accusé avait faim et si cela pu influencer sa conduite car ce ne sont pas des questions juridiques. De même comment un sociologue peut-il comprendre la société sans savoir comment elle est régulée…

Certes, des cours d’économie, sociologie, psychologie sont dispensés au cours du cursus en droit. Il s’agit de cours marginaux dispensés uniquement en première année, la plupart des étudiants et étudiantes écoutant d’une oreille distraite car : "On est venus pour faire du droit !". Dès lors, l’incorporation des autres disciplines, à long termes, dans leurs pratiques, semble limitée. Il paraît donc inévitable que chacun s’enferme dans sa discipline, n’ayant qu’une vision partielle du monde social au sein duquel tous auront un rôle à jouer.

Au niveau des chercheurs, la camisole disciplinaire joue aussi son rôle. Pierre Bourdieu affirmait d’ailleurs que la séparation en disciplines est le lieu de la censure car le chercheur est face à des frontières intellectuelles : un juriste ne peut, souvent, pas faire d’histoire, un sociologue de droit… De sorte que toute une série de questions aux frontières des disciplines - souvent les plus subversives - font l’objet de trop peu d’investigations. Une solution est la publication d’ouvrages collectifs. Or, il s’agit parfois d’une simple compilation de différents chapitres écrits par différents auteurs, chacun engoncé dans sa discipline, laissant aux lecteurs le soin de faire les liens nécessaires entre celles-ci.

Enfin, le problème majeur de l’enseignement disciplinaire des sciences sociales est l’inertie intellectuelle. Cinq ans ou plus d’étude d’une seule discipline entraînent des réflexes intellectuels "pavloviens" : une situation nouvelle sera toujours appréhendée à l’aune de ce prisme intellectuel longtemps inculqué et répété au point d’anéantir toute forme d’imagination ou d’innovation. Le changement climatique nous impose de nous réinventer et nous sommes privés de toute forme d’imagination.

Une des pistes pour lutter contre cette inertie pourrait être l’obligation de suivre un bachelier commun à toutes les sciences sociales afin de stimuler les combinaisons imaginatives. Étudierait-on la biologie sans la chimie et la physique ?

On nous objectera peut-être que chacune des disciplines est trop complexe pour ne pas avoir un bachelier spécialisé. C’est parce qu’elles sont complexes qu’elles doivent être étudiées ensembles. En outre, prenons l’exemple du bachelier en droit dispensé à l’université libre de Bruxelles - lorsque nous y étions (2015-2020) -, le droit familial était enseigné en première année et en troisième année, le droit des entreprises en troisième année et en première année de master, le droit des contrats de la première année à la troisième année de bachelier. Tout cela sans différences notables quant au contenu. Dès lors, où n’avons-nous pas la place pour d’autres disciplines ? Au contraire, la répétition de matières identiques participe à la l’inertie intellectuelle.

Refonte de la recherche : des programmes de recherches expérimentales

L’expression "recherches expérimentales en sciences sociales" peut prêter à sourire. Si les expériences sont largement admises dans les "sciences dures", c’est parce qu’il est possible, dans une certaine mesure, de dissocier l’expérimentateur de l’expérimenté. Or, dans les sciences sociales, l’expérimentateur est à la fois observateur et acteur du monde qu’il observe. Toutefois, ce n’est pas parce que des expérimentations au sens des "sciences dures" ne sont pas possibles qu’aucune expérimentation n’est possible en sciences sociales. Or, le champ expérimental est bien souvent délaissé au profit de la recherche théorique. Même des enquêtes de terrain, il ne sort souvent que des exposés théoriques.

Par exemple, on pourrait considérer que pour lutter contre le réchauffement climatique, l’interdiction de l’obsolescence programmée est indispensable. Toutefois, la recherche académique se contente, le plus souvent, d’expliciter les postulats théoriques que nous évoquons sans s’interroger sur la mise en œuvre et les implications de celle-ci. Or, c’est à cela que nous pensons quand nous parlons de programmes de recherches expérimentales. Reprenons notre exemple, il s’agirait pour le chercheur en droit de réfléchir pratiquement - pourquoi pas selon la forme d’une "loi" - sur la mise en œuvre de l’interdiction de l’obsolescence programmée. Les débats, dans le cadre de ce champ de recherche, seront alimentés par des propositions et contre-propositions concrètes concernant la mise en œuvre et les implications pratiques d’une question par des chercheurs issus de plusieurs disciplines.

Certes, pareilles recherches impliquent de trancher des questions politiques. En effet, la mise en œuvre de l’interdiction de l’obsolescence programmée nécessite de statuer sur les conséquences économiques et les compensations qui en découleraient. Dès lors, la réponse à ces questions est politiquement dépendante. La neutralité scientifique serait donc mise à mal. Nous ne le pensons pas. La recherche théorique est tout aussi politique. Au point que les chercheurs ont mis sur pied des méthodes afin de tenir, autant que faire se peut, le politique à distance. Ce n’est pas parce que pareille méthode n’existe pas encore pour la recherche expérimentale qu’elles ne peuvent pas être mises au point. La recherche pratique, fondée sur la recherche théorique des différentes disciplines, permet à la recherche de stimuler l’imagination, de dessiner d’autres futurs possibles et non plus seulement à les appeler de ses vœux.

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