Enseignante et... remerciée la veille de la rentrée. C’est le jeu? Non!

C'est paraît-il normal pour les profs "non nommés". Il est temps de changer notre système d’enseignement et de remettre en question ce procédé de nomination dont certains usent et abusent. Il y a de nombreuses raisons qui justifient la pénurie d’enseignants dont le manque de certitude et la précarité de l’emploi chez les jeunes.

Enseignante et... remerciée la veille de la rentrée. C’est le jeu? Non!
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Contribution externe

Par une enseignante dans le secondaire depuis 2017 (connue de la rédaction mais souhaitant la discrétion pour éviter des mesures de rétorsion).

Cette semaine a eu lieu la rentrée scolaire. Et comme chaque année, il ne se passe pas une rentrée sans que la presse évoque le problème de la pénurie des enseignants. Ce problème est complexe et a, selon moi, de multiples causes. Cependant cette année, comme chaque année depuis mes débuts dans l’enseignement, je suis en colère contre le système en vigueur dans notre pays. Alors cette année j’ai eu envie de partager mon histoire, qui résonnera sans doute aux oreilles de nombreux autres jeunes professeurs et qui éclairera, je l’espère, un pan assez méconnu de notre profession.

L'importance de préparer mes cours pendant l’été

Juin 2021, l’école dans laquelle j’ai travaillé ces deux dernières années me propose quelques heures pour l’année scolaire 2021-2022. C’est un mi-temps en remplacement d’une collègue dont le retour est prévu en mars.

C’est vraiment confortable de connaître ses attributions en juin car cela offre la possibilité de préparer ses cours pendant l’été. Sans cela, il est impossible de se tenir prêt pour le début de ses cours : de fait, avec la multitude de programmes et de filières qui existent dans l’enseignement francophone, on ne peut préparer des cours sans savoir où on va enseigner.

Malheureusement il arrive à de nombreux professeurs d’être engagés fin août voire même début septembre et de devoir donner cours du jour au lendemain sans préparation préalable. Cela entraîne un pic de travail et de stress pour l’enseignant, ce qui nuit à la qualité des cours qui doivent être préparés en dernière minute…

A la recherche d'heures pour compléter mon horaire

Je suis donc en possession d’un certain nombre d’heures mais qui ne constituent pas un plein temps. Aussi, dès la réouverture administrative des écoles, qui a lieu vers la mi-août, je m’attelle à chercher des heures dans un autre établissement pour compléter mon horaire. Je trouve finalement un autre mi-temps. Malheureusement, les horaires des cours des deux écoles ne sont pas compatibles. Aucune ne cherchera à modifier l’horaire de mon cours afin de me permettre de travailler des deux côtés. Cette situation m’oblige dès lors à refuser les heures d’un des deux établissements. Je suis donc toujours à mi-temps

D’autres offres d’emploi s’enchaînent me proposant 2h par ci, 2h par là. Une situation ingérable au vu des temps de trajets entre chaque écoles.

D’autres encore me proposent des cours dans des matières pour lesquelles je n’ai pas le titre requis. Selon la réforme des titres et fonctions, cela signifie que je n’ai pas le diplôme nécessaire pour donner le cours. Cela signifie également que les personnes ayant un titre plus adéquat sont prioritaires sur moi pour cette fonction. Mais étant donné la pénurie, les écoles sont obligées de se tourner vers des personnes ayant un titre qualifié de suffisant ou de pénurie. Cela ne me dérange pas de donner un cours pour lequel je n’ai pas la formation officielle. Je suis prête à travailler plus dur pour le préparer avec sérieux. Mais comment accepter de travailler plus dur pour donner un cours qui ne correspond pas à mes études et qui, de surcroît, me sera payé moins que le chômage ? Sans oublier l’instabilité que présente un tel poste. En effet, si vous occupez un poste sans titre requis, vous prenez le risque d’être remercié du jour au lendemain, et ce indépendamment de vos années ou semaines d’expériences au sein de l’école, si un professeur ayant un titre requis se présente un jour et réclame vos heures. Le salaire au ras des pâquerettes et le risque de perdre son travail en un clin d’œil valent-ils in tel investissement ?

Quelques lignes pour une "mauvaise nouvelle"

Me voilà donc le 31 août sans avoir trouvé de complément d’horaire. Mais je suis contente et chanceuse, c’est la première fois que je commence l’année avec autant d’heures dans ma branche. Même si je sais que ce n’est pas pour toute l’année… Nous sommes à deux jours de la rentrée, mes cours sont prêts depuis des semaines, je peux compter sur un emploi stable jusque mars et anticiper l’avenir avec une certaine sérénité, ne serait-ce que financière.

Et là, c’est le drame. Un message reçu, quelques lignes m’annonçant une "mauvaise nouvelle". Je n’ai finalement plus aucunes heures. D’une seconde à l’autre, je n’ai plus d’emplois, je suis perdue.

Ce qu’il s’est passé ?

La personne que je devais remplacer m’a annoncé son retour 6 mois avant la date prévue ! Elle est nommée sur ces heures, c’est donc son droit le plus total de les récupérer. Et moi d’être brutalement remerciée, la veille de la rentrée !

C’est le jeu, c’est normal ! Peu importe le temps que j’ai passé à préparer les cours, peu importe que les feuilles pour les élèves soient déjà imprimées, peu importe les offres d’emploi que j’ai laissé passer, peu importe que je sois compétente ou non dans mon travail. Je n’étais qu’un bouche-trou parmi tant d’autres.

Travailler sans être sûr que cela va servir.

Je suis enseignante dans le secondaire depuis 2017. Statistiquement je suis une survivante, je fais partie des 40-45% des gens qui ont tenu le coup si longtemps dans la profession. Et comme chaque année je suis révoltée contre ce système, contre la précarité de l’emploi en tant qu’enseignante ! Car chaque année il faut réagir vite, se battre pour obtenir quelques heures, tout faire en dernière minute, craindre pour sa place de la signature du contrat jusqu’à sa fin, travailler sans être sûr que cela va servir. Le tout pour une profession qui vous demande de la patience, de la résistance, du dévouement. Etre professeur, c’est souvent presque aussi être assistant social, psychologue, éducateur spécialisé, gestionnaire de conflit, etc. pour garantir à chaque élève une vie scolaire épanouissante, si ce n’est au moins un passage sans souffrance.

Je ne suis pas un cas isolé. Les professeurs qui perdent leur travail juste avant la rentrée sont nombreux : il suffit que quelqu’un ayant un meilleur titre, un peu d’ancienneté en plus ou qu’une personne nommée qui était partie décide de revenir et les remplaçants sautent.

Besoin urgent de stabilité et de protection

Il y a de nombreuses raisons qui justifient la pénurie d’enseignants dans notre pays : le manque de reconnaissance de la profession, le manque de moyens pédagogiques, les décrets qui changent tout le temps, les relations parfois compliquées avec certains élèves ou avec les parents sans obtenir un quelconque soutien de sa direction, etc. Mais on ne mentionne pas assez souvent le manque de certitude et la précarité de l’emploi pour ceux qui ne sont pas nommés. Des obstacles qui sont énormes et décourageants. Les jeunes professeurs, comme tous les jeunes, ont besoin de plus de stabilité pour oser se lancer dans la vie, payer leurs loyers ou leurs crédits hypothécaires, avoir des enfants, etc. Ceux qui veulent travailler en tant qu’enseignant sont démotivés par le manque de considération certes, mais aussi de protection !

Reformer ce système pour garder des jeunes

Cela fait bien longtemps qu’on le dit, il est temps que notre système d’enseignement change. De nombreux points ont besoin d’être repensés et améliorés. Mais si on veut réduire la pénurie dans l’enseignement, il est urgent selon moi de soutenir davantage les jeunes professeurs. Il est urgent de leur offrir un minimum de sécurité, de stabilité. Il est urgent de trouver un système pour les aider à trouver du travail et à le garder. Trouvons une solution pour que les jeunes enseignants ne craignent plus d’être renvoyés du jour au lendemain. Accordons un salaire basé sur le travail presté et non sur le rapport diplôme/poste. Remettons en question le système de nomination dont certains usent et abusent. Cela ne résoudra pas forcément le problème de la pénurie, mais cela contribuera tout de même à garder dans la profession ceux qui s’y sont lancé et peut-être que cela encouragera les plus jeunes qui hésitent à faire ce métier pourtant si gratifiant pour qui le fait avec passion.