Pouvoir se marier religieusement sans s'être marié civilement, est-ce une bonne idée?

Puisqu’un débat est proposé, voici succinctement deux questions et une interrogation.

Pouvoir se marier religieusement sans s'être marié civilement, est-ce une bonne idée?
©Pixabay
Contribution externe

Une carte blanche de Frédéric Close, magistrat émérite.

Dans son "opinion" publiée dans La Libre Belgique du mardi 31 août 2021, Monsieur Michel Poma propose essentiellement de "modifier et/ou supprimer" l'article 21, alinéa 2, de la Constitution. Cette disposition interdit, en règle, que la célébration religieuse précède le mariage civil, de sorte que, selon l'auteur, son abrogation permettrait aux fiancés de "s'unir religieusement sans aucune contrainte préalable", tout en étant "conscients que cette cérémonie n'aurait aucune valeur légale". Qualifiant cette union de "sacrement", l'article a manifestement en vue le mariage catholique plutôt que tout autre. L'idée serait surtout de permettre aux "jeunes couples [qui] choisissent de ne pas se marier" de garder néanmoins "une référence morale ou religieuse [les] aidant à conserver une certaine stabilité et éviter le naufrage des divorces".

Puisqu’un débat est proposé, voici succinctement deux questions et une interrogation. Une conclusion serait bien entendu prématurée.

Simplement solenniser l’événement ?

Il semble tout d’abord difficile de supposer que, craignant peut-être de ne pouvoir respecter la promesse de fidélité qu’implique le mariage civil, des fiancés osent prendre l’engagement plus contraignant encore du mariage catholique ; il faut rappeler, en effet, que la loi civile autorise le divorce, alors que le droit canon ne le prévoit pas…

Plus fondamentalement, il est permis de se demander si les rares couples qui décideraient de la sorte de se marier "à l’église" sans s’engager au préalable devant l’officier de l’état civil, auraient réellement l’intention d’échanger chrétiennement leur consentement et d’obtenir de la sorte la grâce divine ? C’est qu’en effet l’engagement de fidélité est au cœur de tout mariage, qu’il soit hétérosexuel ou homosexuel, civil ou religieux ; c’est ce qui le distingue de l’union libre et, dans notre pays, de la cohabitation légale, car le mariage reste bien l’institution fondatrice d’une famille. Il présuppose donc une union définitivement stable, destinée à garantir la sécurité à tous égards tant aux époux eux-mêmes qu’aux enfants placés sous leur responsabilité. C’est donc à cette "valeur" cardinale (au sens où Monsieur Poma semble l’entendre) que, paradoxalement, les jeunes non désireux de contracter un mariage selon le droit civil accepteraient néanmoins de se référer en présence du prêtre ou du diacre. Mais le mariage catholique est bien davantage, puisqu’il est conclu devant Dieu. Les futurs mariés perçoivent-ils clairement la place que celui-ci occupe dans la cérémonie ? Qu’en est-il pour eux du sacrement, ce signe visible du cadeau divin qui doit leur permettre de vivre "à l’image et à la ressemblance" de Jésus-Christ, et ce, tant individuellement qu’en couple ? Conférer le sacrement à ceux qui refuseraient de s’engager civilement ne comporterait-il pas un sérieux risque de confusion ? Cela n’inciterait-il pas les fiancés à concevoir le mariage catholique comme une manière de simplement solenniser l’événement conformément à une tradition familiale ?

Préserver les droits des enfants

Il est permis toutefois de se demander si la proposition de Monsieur Poma ne pourrait présenter un autre intérêt. Songeons ainsi aux veuves et veufs soucieux de poursuivre fidèlement leur vie au côté d’un nouveau partenaire, mais sans causer le moindre préjudice juridique aux enfants nés du premier lit. Le mariage religieux ne pourrait plus leur être refusé au motif qu’ils ne seraient pas préalablement unis devant l’officier de l’état civil ; ils pourraient de la sorte vivre librement leur foi. Encore conviendrait-il, en ce cas, que l’absence de mariage civil ou même de cohabitation légale n’aboutisse pas à des risques de fraudes notamment fiscales et sociales ; le législateur devrait nécessairement y veiller.

Le débat annoncé est loin d’être achevé. Même s’ils ne choisissent pas personnellement de se marier, la plupart de nos concitoyens aspirent sans aucun doute au maintien de l’institution du mariage dans notre droit positif. Dès lors, la prudence ne recommande-t-elle pas de conserver l’obligation constitutionnelle de lui subordonner la célébration religieuse ? Un légitime souci de cohérence paraît l’imposer, car les institutions civile et catholique se complètent. Avec l’engagement à la fidélité et à l’assistance, le mariage civil garantit la sécurité juridique ; le mariage catholique y ajoute une promesse essentielle mais ignorée de l’autre, celle de s’aimer !