Faute de pensée propre et d’autonomie stratégique vis-à-vis des États-Unis, l'Europe n’arrive pas à trouver sa voix

En géopolitique, la vision compte davantage que la puissance, en témoignent les succès du Vietnam et des talibans. L’Europe doit se faire le champion d’une gouvernance mondiale qui réconcilie l’enjeu climatique et le rattrapage Nord-Sud.

Faute de pensée propre et d’autonomie stratégique vis-à-vis des États-Unis, l'Europe n’arrive pas à trouver sa voix
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Contribution externe

Une carte blanche de Pierre Defraigne, Ancien directeur exécutif du Centre Madariaga-Collège d'Europe. Directeur général honoraire à la Commission européenne.

À Kaboul, les États-Unis ont conduit l’Occident à perdre une bataille décisive. Ils restent pourtant de loin la première puissance du monde par leur poids économique et technologique et par leur supériorité militaire massive. Mais la Chine leur dispute l’hégémonie stratégique, dorénavant jusqu’en Asie centrale.

La question est : de quelle guerre s’agit-il qui mobilise des ressources humaines et matérielles sans pareil et qui engage tout l’Occident ? S’agit-il de façonner le monde aux contours de l’Occident ? Un tel objectif apparaît dépassé en regard de la seule guerre qui vaille aujourd’hui, celle de la stabilité du climat et de la perte de la biodiversité. Car c’est de la viabilité de la biosphère que dépend la survie de l’humanité. Or cette bataille se livre aujourd’hui sur le front de la Cop 26 à Glasgow, le mois prochain. Elle demande l’unité du monde dans sa diversité. Car, on ne peut pas imaginer des laissés pour compte dans la transition énergétique globale et de la biodiversité qui concerne chaque nation, chaque individu. La persistance du fossé Nord-Sud serait incompatible avec le retour à la neutralité du carbone au niveau de la planète. La question est celle du chemin pour y arriver.

Parachuter la démocratie

L’Amérique s’en tient tout d’abord à son utopie hégémonique. Depuis la Seconde Guerre mondiale, elle a engagé le monde "libre" dans une croisade pour la démocratie et les droits de l’homme, gage, selon Washington, de la lutte contre la pauvreté et pour la bonne gouvernance.

L'Occident, pourtant bâtisseur de l'ordre colonial, mène depuis la fin de la guerre un combat déterminé pour encourager les pays du Sud à établir chez eux des régimes démocratiques semblables aux nôtres. Ce choix s'est affirmé sous la présidence de Bush senior après l'effondrement de l'URSS pendant la brève Pax Americana qui suivit. Il s'agissait alors de "parachuter la démocratie", au besoin par la force, témoins l'Irak, la Lybie, l'Afghanistan auxquels il faudrait ajouter la Syrie voire le Sahel. Or l'Histoire en témoigne : les États se construisent de l'intérieur et a fortiori les démocraties. Cette doctrine de l'importation de la démocratie, est aussi celle de l'UE, mais cette fois par l'aide au développement et de soi-disant préférences commerciales.

Soutien à des régimes despotiques

Dans ses deux versions, la stratégie de la démocratie importée a échoué. La politique américaine a maintenu par son appui stratégique des régimes despotiques. Le cas des pays de l’Arabie saoudite et des pays du Golfe est symptomatique : alors que Washington plaide pour les droits de l’homme et l’économie de marché, elle protège les tyrans qui exploitent et oppriment leurs peuples. Faut-il chercher plus loin la raison de la haine que les masses arabes acquises à l’islamisme vouent à l’Occident ? La duplicité de l’Occident vis-à-vis du monde arabe n’est-elle pas la source profonde du terrorisme ? Sans doute la lutte contre le terrorisme est-elle profondément légitime et doit être menée sans faiblesse ! Mais du moins, devons-nous saisir la dimension anthropologique de cette guerre contre le terrorisme.

Ambiguïté de l’Occident

L’Europe est-elle en reste dans cette ambiguïté de l’Occident vis-à-vis du Tiers-monde ? Se rappelle-t-on que l’Arabie saoudite est le premier marché d’exportation d’armement de la France ? Comment ne pas évoquer la présence de Kadhafi et d’El-Assad à la tribune présidentielle du défilé du 14 juillet ? Peut-on ignorer la coopération étroite de l’Allemagne et de la Chine alors que l’UE condamne l’oppression des Ouïghours ? Et que dire du double jeu de l’Europe en Afrique ! Combien de tyrans despotiques, corrompus - par qui ? - et incompétents ne doivent-ils pas leur survie à la protection rapprochée de certains États européens ? Créditera-t-on l’UE d’une vision plus juste et d’une pratique plus cohérente que celle de ses États-membres ? Le Parlement européen se fait donneur de leçons et professeur de morale, sans que la politique africaine de l’UE se distingue de celle de ses États.

En fait l’Europe, faute de pensée propre et d’autonomie stratégique vis-à-vis des États-Unis, n’arrive pas à trouver le juste équilibre entre éthique de conviction - les principes -, et éthique de responsabilité - la réalité.

Se distancier de l’Otan

En géopolitique, la vision compte davantage que la puissance, témoins les succès du Vietnam et des talibans précisément. L’Europe doit se faire le champion d’une gouvernance mondiale qui réconcilie l’enjeu climatique et le rattrapage Nord-Sud, qui mise sur leurs ressources propres et sur les traits anthropologiques des pays du Sud. La reconnaissance de la spécificité des pays du Sud par l’Europe est une des conditions de succès : l’aide humanitaire oui, mais l’imposition d’un régime politique jusqu’à l’appui aux despotes corrompus, non.

Mais le poids géopolitique est aussi affaire d’autonomie stratégique. Que Teresa May, ancien Premier ministre conservateur, en appelle la Grande-Bretagne la semaine dernière aux Communes, à prendre distance vis-à-vis de l’Otan, dit tout. Mais la puissance est indivisible. L’UE ne pourra revendiquer ce statut qu’à trois conditions : faire de l’euro l’équivalent du dollar, viser la parité technologique avec les États-Unis et la Chine, et se doter d’une défense commune, financée par un impôt européen sur les profits des multinationales et lui assurant le commandement des forces européennes au sein de l’Otan.

Bien entendu un seuil, l’intégration politique, doit être franchi. Le nœud gordien de l’unité stratégique ne sera tranché que lorsque la France et l’Allemagne en auront fini avec la rivalité sourde qui paralyse l’Europe, entre l’Allemagne, toute à sa prospérité, et la France acquise à une illusion gaullienne dont elle n’a plus les moyens.

L’UE pourra alors en finir avec le droit de veto qui, en définitive, en fait la vassale de Washington.

>>> Titre de la rédaction. Titre original: "De Kaboul à Glasgow, à l’Europe de reprendre la main"

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