Il y a plusieurs raisons d’être inquiets de l'actuelle réforme des pensions

La réforme des pensions, en l'état, n'est pas acceptable. Il y a de bonnes choses, mais il faut plus, il faut voir plus grand, plus loin. En somme, il reste beaucoup de travail avant d'arriver à un texte qui soit à la hauteur de l'enjeu.

Il y a plusieurs raisons d’être inquiets de l'actuelle réforme des pensions
©GUILLAUME JC
Contribution externe

Une carte blanche de Florent Hendrickx, titulaire d'un diplôme en Financial Management à la Louvain School of Management et analyste de risques dans le secteur de l'assurance.

La réforme des pensions n’est pas encore née (loin de là). Elle n’en est, tout au plus, qu’à un stade embryonnaire. Mais au vu de l’échographie, il y a quelques raisons d’être inquiets. Quand elle verra le jour, nous risquons un désagréable effet de déjà vu: la montagne accouchant d’une souris.

On pourrait filer la métaphore sur la longueur mais vous avez saisi l’idée: la réforme proposée par la Ministre Lalieux manque d’ambition.

Si elle comporte des idées intéressantes (focalisation sur la durée de carrière plutôt que l’âge, incitants à repousser la prise de pension, généralisation du deuxième pilier), elle tombe parfois dans la “fausse bonne idée” (manque d’équité, piste trop vague, doublons, etc.) et, c’est sans doute le plus dramatique, n’adresse pas les défis critiques qui se présenteront dans les prochaines décennies. Je pense au financement des pensions, dont le coût augmentera sensiblement d’ici 2050, mais aussi aux enjeux tels que la mobilité professionnelle, l’hybridation des carrières et la pénibilité des métiers.

Premier axe: durée de carrière

La première mesure de la réforme concerne la retraite anticipée. Il serait question de la conditionner à une carrière de 42 ans, point, à la ligne. C’est une simplification appréciable du régime actuel, et qui a le mérite de mettre la durée de carrière au centre du débat, plutôt que l’âge des travailleurs. L’économiste Etienne de Callataÿ, notamment, est partisan de cette vision.

Cependant, en l’état, la réforme ne tient toujours pas compte de la pénibilité. En effet, on peut difficilement assurer que 42 ans dans le bâtiment sont comparables à 42 ans dans l’administratif. De surcroît, la question pénibilité doit tenir compte d’un axe physique et d’un axe mental. Certaines professions physiquement “douces” peuvent être sources de charges psychologiques parfois importantes.

On peut ainsi estimer que, selon le métier exercé, une année de travail n’en vaut pas une autre. Cette problématique est d’ailleurs soulevée tant dans l’opposition, par le PTB, qu’au sein de la majorité, par le clan libéral. On pourrait dès lors imaginer un système de “points de carrière” attribués en fonction du métier, afin déterminer le moment où celle-ci pourrait être prise. Avec un tel système, un an dans un travail pénible rapporterait, par exemple, 1.2 point, contre 1 point dans un métier “standard”. Ainsi, une infirmière pourrait plus rapidement cumuler les 42 points requis pour prendre sa pension (35 ans dans cet exemple).

Cela rendrait aussi le bonus de pension, autre mesure annoncée par la réforme Lalieux, plus attrayant pour ces métiers pénibles. En effet, comme le pointe Philippe Defeyt, directeur de l’Institut pour un développement durable, dans sa mouture actuelle, le bonus de pension pourrait créer une inégalité en favorisant les métiers moins pénibles (qui sont aussi souvent mieux rémunérés), dans l’exercice desquels il est plus simple de prolonger sa carrière.

Il reste cependant plusieurs écueils. D’abord, il faut dresser cette liste de métiers pénibles, les points qui y seraient associés et déterminer la granularité du système. Ensuite, cela ne répond pas à l’enjeu fondamental du financement.

Deuxième axe: le financement

S'il y a bien une question critique en matière de pension, c'est celle de son financement. On le sait et on le répète depuis de nombreuses années, le vieillissement de la population entraîne chaque année une hausse des dépenses sociales globales, principalement au niveau des pensions. D'après le dernier rapport du Bureau fédéral du plan, le coût de ces pensions devrait augmenter de plus de 12 milliards d'euros par an à l'horizon 2050 (en euros constants). D'ici là, cela représente un effort cumulé de près de 241 milliards d'euros. Pourtant, ce qui a été présenté par la Ministre des Pensions reste très évasif par rapport à ce défi majeur. On parie surtout sur l'amélioration (hypothétique) du marché du travail pour financer le surcoût des mesures précitées, mais on ne s'attaque pas au cœur du problème. D'aucuns réclament des réformes structurelles profondes plutôt que des ajustements ad-hoc.

Les coûts liés à la pension ont déjà explosé ces 20 dernières années , passant de 8,7% du PIB en 2001 à 11,3% en 2021, soit un bond de près de 30%, et le système est aujourd’hui au bord de l’asphyxie. Ainsi, il y a bien longtemps que les cotisations sociales ne suffisent plus à financer les pensions (et plus généralement la sécurité sociale dans son ensemble) et plus personne n’attend de la pension légale qu’elle couvre à elle seule un taux de remplacement acceptable.

À cette fin, le deuxième pilier est devenu une nécessité absolue. D’où une volonté affichée de le généraliser et d'augmenter la cible des cotisations. Mais là encore, la Ministre botte en touche et renvoie la balle aux partenaires sociaux. Le troisième pilier semble, quant à lui, aux abonnés absents de cette réforme.

En clair, celle-ci n’offre aucune perspective quant à la soutenabilité de notre système de pensions. Au contraire, elle semble se diriger vers une aggravation de la facture budgétaire au détour de ces mesures, certes intéressantes, parfois nécessaires (relèvement de la pension minimale), mais néanmoins onéreuses. Le volet du financement, tant à court qu’à long terme, est sans équivoque le plus gros point noir de la proposition.

Troisième axe: simplification, harmonisation

Une autre absence notable de la réforme, pourtant réclamée ça et là au sein de la Vivaldi, concerne l’harmonisation des différents statuts. Entre fonctionnaires, salariés ou indépendants, les écarts de traitements sont parfois conséquents. Les premiers cités jouissent d’un système qui leur est clairement avantageux, tandis que les derniers sont les plus pénalisés. À fonction identique, un fonctionnaire aura une meilleure pension qu’un salarié et, à fortiori, qu’un indépendant. Une situation profondément injuste qui n’est plus justifiée par un quelconque écart salarial entre salariés et fonctionnaires.

D'après une enquête réalisée par Jobat en 2020, le secteur public n'a plus rien à envier au privé en termes de rémunération, le salaire moyen d'un employé étant équivalent à celui d'un fonctionnaire contractuel, et même inférieur à celui d'un statutaire (à hauteur de près de 500 euros par mois). Si l'idée de "salaire décalé" pouvait être entendue autrefois pour motiver les pensions plus favorables du secteur public, elle a aujourd'hui fait long feu et n'est plus audible.

Il existe ainsi de nombreux partisans pour un statut unique et une simplification du système. Pourtant, pour Madame Lalieux, il hors de question de toucher à ce régime, et une harmonisation vers le haut des statuts salariés et indépendants serait infinançable. Il semble donc que cette iniquité est faite pour durer. Un comble de la part d’un parti qui fait de la lutte contre les inégalités l’un de ses grands chevaux de bataille.

La simplification est également souhaitable face à une hybridation grandissante des parcours professionnels. Il est fini le temps où l’on faisait toute sa carrière auprès d’un unique employeur. Aujourd’hui, on assiste à une multiplication des transferts, d’un employeur à un autre, d’une fonction à une autre, d’un statut à un autre et de plus en plus, d’un métier à un autre. Comme sur le marché du travail, il faut plus de flexibilité dans notre système de pensions. Le cloisonnement qui le structure actuellement semble dépassé. Sans l’aide de MyPension, qui est aujourd’hui capable de résoudre avec précision son calcul de pension ? Ironie du sort, même les services publics compétents commettent des erreurs face à la complexité de l'arithmétique.

Un constat amer

La réforme des pensions, en l'état, n'est pas acceptable. Il y a de bonnes choses, mais il faut plus, il faut voir plus grand, plus loin. En somme, il reste beaucoup de travail avant d'arriver à un texte qui soit à la hauteur de l'enjeu.

Pour sauver notre cher système de pensions, nous avons besoin d’un projet fort et ambitieux, qui s’attaque à la racine du problème. Peut-être faudra-t-il prendre des risques, faire preuve d’audace, innover et, malheureusement, faire des sacrifices afin d’offrir à nos aînés un avenir pérenne.

Même si elle ne touche directement qu’une minorité (grandissante), c’est une question qui nous concerne tous, car un jour, tôt ou tard, viendra le moment où nous serons nous-même des aînés.