Une comptine d’été sur la route du Kosovo

Dans le bus qui me mène et me ramène du Kosovo, au cœur des nuits de l’est, au long des files d’attente, je découvre soudain qui ouvre les portes de l’Europe, et à quelles conditions.

Une comptine d’été sur la route du Kosovo
©DR
Contribution externe

Un texte de Florentina Bajraktari, employée pour une ONG spécialisée dans les processus de transformations au niveau sociétal, organisationnel et individuel.

Cela faisait dix ans que je n'étais pas retournée au Kosovo, "au pays". Les billets d’avion étaient trop chers et je me suis dit "pourquoi ne pas prendre le bus"? Une de mes tantes le fait chaque année et m’assure que c’est sans pépin: “On chante, on danse… sur tout le chemin!” Un bus organisé par des Kosovars pour les Kosovars de la diaspora qui veulent rentrer au pays chaque été. J’hésite. “24 heures de bus? C’est de la folie, quand même?”

Quelques mois auparavant, j'étais à mon bureau entrain de scroller quand je vois apparaître sur une story que le Kosovo avait élu à sa présidence une jeune femme réformiste et féministe…

Je ne suis absolument pas les nouvelles et ce qui se passe au Kosovo mais pour le coup, je suis là, seule à mon bureau et je suis émue aux larmes.

Je veux aller voir ce qu’il se passe là-bas. J’en parle à ma tante et à ma mère qui est surprise, elle, de mon attrait soudain pour nos racines. Je n’ai jamais ressenti l’intérêt de “regarder en arrière" vers le passé. Ma seule obsession était d’aller de l’avant, et aller de l’avant ça devait ressembler à tout, sauf à moi.

Maintenant ou jamais

Dans la famille, ça fait longtemps qu’on essaye de quitter notre passé de réfugiés kosovars, certains plus que d’autres… Et surtout : ma tante et moi, on est devenue Belges.

Je me mets à écouter la musique de Dua Lipa et puis surtout des vieux classiques que mon grand père écoutait et je récite des mots par cœur pour que la langue me revienne. Ma tante est toute excitée par ce projet, cela fait 18 ans qu’elle n’y est pas allée et elle aussi ressent l’appel. On en discute beaucoup ensemble.

Il y a comme une sensation que c’est maintenant ou jamais qu’il faut qu’on y aille. On décide de sauter le pas et de réserver ces billets… de bus !

À la mode de chez nous, les billets que tu réserves, tu les réserves juste par SMS…Il faut faire confiance, on te fait confiance. Tu me fais me confiance? Je te fais confiance? On s’fait confiance !

Tu payeras une fois sur place, le jour du départ.

Pas franchement le type du pays

Je suis née ici en Belgique, ma tante là-bas mais la famille est arrivée bien avant la vague d’immigration qui a suivi la guerre au Kosovo en 1998.

On a fait notre arrivée dans les années 1970. Ma mère avait 15 ans quand elle est arrivée en Belgique.

Pour dire à quel point ma tante et moi sommes “belges”, quand on arrive au bus pour embarquer, les gens nous regardent avec suspicion: mais qu’est ce qu’elles font là, ces Belges? Et les enfants, moins peureux que les parents, nous demandent en français ou en anglais ce qu’on fait là. J’adore voir leur regard surpris quand on leur répond en albanais.

Ils s’exclament, certains sursautent, d’autres rient, ils n’en reviennent pas! Faut dire que ma tante et moi, on a la peau diaphane et on est rousses!

Pas franchement le type du pays!

On prend la route, on fait signe à nos proches qui sont restés sur le quai et c’est parti!

Musique populaire dans le car, à fond! Les enfants rentrent au pays!

Il y a encore des frontières terrestres...

D’abord on traverse l'Allemagne...Je ne m'étais jamais rendue compte à quel point c’est long de traverser l’Allemagne, ça me semble in-ter-mi-na-ble…

Ma mère, pour l’occasion, nous a préparé des sandwichs avec de la nourriture albanaise, suxhuk, omelette et speca…Un délice!

Tous les autres sont au Lay’s, cacahuètes, burger, etc. Eux n’ont pas besoin de se rappeler qu'ils sont Albanais/Kosovars, ils le sont. Nous, on ne sait plus. On a oublié. On veut se rappeler.

Tout goûte comme un souvenir de bonheur.

J’adore voir ma tante qui essaye de traduire cette impression à nos voisines de siège qui la regardent avec un regard interloqué et compatissant mais qui n’est pas certain d’avoir tout compris. Mais on rit. On rit ensemble. Le rire, ça lie.

Ça y est, on vient de dépasser l’Autriche et on est en Hongrie. Je dis à ma tante que justement mon dernier voyage pour le boulot avant la pandémie était à Budapest et que j’avais beaucoup aimé le pays.

Je suis contre la fenêtre et je regarde les paysages défiler et je décompte: Hongrie, Serbie, et puis…Maison!… Maison? On sera arrivé...

Ah non, trafic ! Oh non, pas de trafic, s’il vous plaît… On a envie d'arriver!

Quelqu'un dit “c’est la frontière, sortez les cartes d'identité”….Des kilomètres et des kilomètres de file devant nous. Les gens sont sortis des voitures, marchent sur le côté, discutent avec les voisins, se font des signes, pissent sur le bas de la chaussée. Les chauffeurs de bus essaient de trouver des stratagèmes pour passer le plus rapidement possible pour rejoindre la voie des bus, mais même la voie sortie de secours est utilisée.

Ça n'avance pas… Et il fait 40 degrés.

Enfin, le bus arrive à la frontière serbo-hongroise.

Sur notre gauche, des files de voitures. Devant nous, trois bus.

On nous ouvre les portes et on nous fait descendre pour se dégourdir les jambes. “Allez faire pipi” nous dit-on.

Ça fait des années que je n’ai plus vraiment voyagé en dehors de l’Europe et je me rappelle que “ah oui, il y a encore des frontières terrestres”. Quand tu prends l’avion, tu le sens moins et puis surtout tu le sens moins avec un passeport belge.

Mais dans un bus avec des gens qui sont réfugiés en Belgique et qui n’ont toujours pas les papiers, c’est autre chose. C’est le corps collectif qui compte, tu fais partie d’un tout: d’un tout qui n’a pas ses papiers.

Comment fait-on?

Pour passer la frontière serbo-hongroise, à l’aller, nous devons patienter 6 heures.

Une semaine plus tard, pour le retour, ce sont 8 heures d’attentes qui nous sont imposées.

Pas parce qu’il y a trop de monde, pas parce qu’il n’y a pas assez de personnel.

Mais parce que l’on est à la frontière serbo-hongroise et qu’il ne fait pas bon être Kosovar, Albanais, Macédonien, Bosniaque… pour entrer en Europe.

C’est un jeu… Un jeu d’attente. Et j’ai dit qu’il faisait 40 degrés?

On ne sait pas pour combien de temps on sera là. Les gardes se sont arrêtés de travailler et regardent les voitures qui klaxonnent sans broncher, fument des cigarettes et restent plantés là. Je me demande comment on fait pour aller à un boulot qui consiste principalement à rendre les gens misérables?

Comment fait-on? Nous voyons des valises se faire renverser par terre sans aucune considération.

Ma tante et moi sommes les seules qui nous insurgeons. “Mais enfin, ils n’ont pas le droit… ! Mais enfin, C’est inacceptable…”

Je remarque bien vite que c’est déplacé. C’est déplacé de notre part puisque, nous, on a le choix. Dans notre portefeuille se cache ce qui nous différencie “d’eux”, on a la carte d’identité belge et, bien que pour 8h nous somme bloquées comme tout le monde et que cela ne fait pas la moindre différence…, ça fait toute la différence. Au pire des cas, on aurait pu traverser nous et prendre un train, un avion, un taxi de l’autre côté et oublier tout ça. Eux, mes compagnons de route, mes cousins et cousines, ils ne peuvent pas.

Je me prends une claque quand je vois la patience qui règne pendant 8h.

Moi, je tourne en rond comme un lion en cage. Eux, ils sont assis dehors en essayant de trouver le peu d’ombre que quatre arbres font sur l’asphalte, ils fument, ils discutent, les enfants jouent ou bien dorment dans le bus où l’air conditionné est activé. La file pour les toilettes est longue.

Je me prends à me dire que j’exagère, que ma tante et moi on n’a oublié, on ne sait plus ce que c’est la frustration et qu’on devrait vraiment prendre une leçon d’humilité et nous taire! Quel courage, quelle dignité, quelle résilience ce fameux mot qu’on mange à toutes les sauces…Cette idée me calme pendant un moment. C’est nous, en Occident qui devrions apprendre un peu l’inconfort!

Mais ça ne dure pas. Mon insurgée personnelle refait surface...

Est-ce de la résilience? Ou est-ce qu'à force de mépris même un caractère belliqueux s’éteint, s’abandonne?

Où est la confiance en son pouvoir d’action qui fait qu’on s’énerve un peu, qu’on a une réaction juste au nom de sa dignité? À quel moment on s’habitue?

Et est-ce que si on s’habitue, on ne fait plus rien pour que ça change?

Quelqu’un me dit “vous savez, nous, on n’est pas voulu ni quand on rentre chez nous, ni quand on revient en Belgique”.

C’est donc la Hongrie de Orban et la Serbie qu’il faut toujours traverser pour rentrer au pays et en sortir.

Serbie qui d’ailleurs ne reconnaît toujours pas le Kosovo comme pays indépendant.

Mon cynisme me dit que ça doit bien faire les affaires de l’Europe d’avoir des chiens de garde.

On remonte dans le bus, il est minuit, ça y est, on va bientôt passer.

Et eux, ils se sentent comment?

On sort nos passeports, tout le monde en file indienne. Ceux qui sont hors UE à gauche, ceux qui sont UE à droite. La file est ridiculement courte à droite. Ma tante ne dit ni bonjour ni au revoir au garde. On arrive de l’autre côté du bâtiment où on attend dehors que le bus aussi ait été vérifié avant de pouvoir remonter dedans et j’ai un sentiment qui m’inonde. Je pleure. Je mets mes lunettes de soleil. Mais pourquoi je pleure?! Ma tante le voit. Mais me laisse me cacher, ne le relève pas pour ne pas me mettre mal à l'aise.

On monte dans le bus et on se tait. Les autres, nos compagnons de route aussi sont calmes, on est tous fatigués.

La musique est éteinte et les lumières aussi. On a réussi: on est passé de l’autre côté.

On s’arrête quelques kilomètres après cette épreuve comme pour se redonner de la force et du courage, il faut manger. Il faut effacer tout ça. On reprend la route le ventre repu et prêt à dormir.

“Dodo, l’enfant do. Opa nina nina no”

Le lendemain matin, bonjour l'Allemagne et ma 4G! Je me sens rassurée.

Et eux, ils se sentent comment? Est ce qu’ils se sentent rassurés? C’est quand leur répit?

Comme un vieux cauchemar qui est derrière nous, la musique populaire, les tambours que j’adore et son "çifteli" me réveillent. Je discute avec ma tante et dis bonjour a nos voisins dans le bus “Miremengjes” et je ris.

Je ris en pensant que c’est la Hongrie de Orban qui détient les portes de l’Europe quand on va vers les Balkans.

Et je sais que galanterie oblige… Mais à l’heure où le Kosovo vient d’élire pour présidente une femme réformiste féministe de 39 ans (Vjosa Osmani), je me demande vraiment qui devrait ouvrir la porte à qui?

>>> Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction. Titre original: "Une comptine d’été sur la route du Kosovo"

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