Les enseignants devraient être évalués tous les cinq ou six ans

La protection de l’emploi est nécessaire. Mais son absolutisation ne protège plus l’enseignement, les enseignants ni les élèves.

Les enseignants devraient être évalués tous les cinq ou six ans
©PASCAL BONNIERE
Contribution externe

Une carte blanche de Jean-François Nandrin, directeur d'établissement.

Dans un "coup de gueule" récent, une jeune prof questionne le système de nomination des enseignants [en regrettant d'avoir été remerciée à la veille de la rentrée à cause d'incompatibilité d'horaires entre différents établissements]. Je m'empresse de dire que je ne la connais pas.

Ses tribulations sont bien connues : heures en remplacement d’un collègue; volonté de compléter son horaire ailleurs ; bugs d’horaires ; collègue qui change son moment de retour. Les horaires des deux écoles approchées ne sont pas compatibles : « aucune ne cherchera à modifier l’horaire »... Il faut avouer que ces horaires, une équipe y travaille depuis fin juin, même durant les vacances, afin de fournir dès la rentrée, au service des élèves, quelque chose qui fonctionne pour mille élèves, avec une infinité d’exigences techniques - mais aussi avec des demandes personnelles que nous essayons d’honorer dans la mesure du possible, pour le bien-être des enseignants. Changer un horaire signifie parfois faire tomber tous les dominos !

Quand un mauvais enseignant prend la place d'un meilleur

La réforme des titres et fonction (RTF), contre laquelle les directions se sont fortement dressées est sensée, sur papier, assurer le fait qu'un enseignant donne un cours pour lequel il est formé. Mais, on le savait dès le départ, cela fait parfois exploser le nombre d'écoles dans lesquelles un enseignant doit travailler pour avoir un horaire complet.

Exemple concret : un collègue d'histoire (cours particulièrement touché) donnait avec pleine satisfaction histoire, géographie, français. Comme beaucoup. Avec la RTF, il a perdu trois quart de son horaire ! Les postes en « titre de pénurie » (donc, sans diplôme adéquat, même si la personne est adéquate) sont fragiles – sans compter le salaire. Qu'un « titre requis » se présente dans les temps, le précédent est éjecté. J'ai eu le cas il y a 2 ans en engageant un collègue très capable ; un « titre requis » s'est présenté et a exigé la place. Exit le premier malgré ses qualités que l'autre n'a pas eues.

Oui, difficile de choisir un métier où l’on n’est pas sûr avant des années parfois de pouvoir jeter l’ancre. C’est encore plus cruel, pour l’enseignant comme pour la direction, lorsqu’on « matche », et que nous trouvons une perle qu’on ne peut garder à cause du système. Et tout cela en effet pour exercer un métier très lourd : « assistant social, psychologue, éducateur spécialisé, gestionnaire de conflit ». Notez, Mademoiselle, que les directions font tout cela aussi, mais encore plombier, parfois psychiatre, conseiller matrimonial (si, cela m’arrive), électricien, infirmier, conseiller parental, abonné fidèle aux besoins voraces d’une administration, et depuis cette semaine « traceur » des cas Covid. Quand on a le temps, directeur.

Pour une évaluation des enseignants

Le système de nomination [qui assure la stabilité d'un poste NdlR] issu d'un autre siècle permet à des personnes (heureusement rares mais qui, comme tout petit caillou, font boîter) d'abuser, fortes du droit, des innombrables sortes de congés, des changements de dates de départ ou de retour, de la possibilité de prendre une journée « j'me sens pas bien » et d'être payé (1), de jouer avec le nombre d'heures (qui parfois ne permet pas de leur confier des cours complets), etc. Pour une minorité - infime heureusement, il existe d'abord « eux », et puis (loin) les autres : horaires et attributions de toute l'école devraient se construire autour de leurs choix. Il n'est pas normal que ces attitudes soient possibles presque sans limite. Ce système de nomination fait aussi qu'un nouvel enseignant est évalué dès la première année et ça passe ou ça casse : la 2e année en ferait un « prioritaire ». Combien de jeunes auraient pu bénéficier d'un système où un accompagnement sur deux ou trois ans aurait permis de les faire progresser (ou pas – dans ce cas, la décision de s'en séparer serait mieux fondée).

Dans le Pacte, un petit paragraphe prévoit un contrôle de la qualité du travail des enseignants nommés. Dans l'état actuel, en commençant maintenant un dossier à propos d'une personne inadéquate, mon petit-fils pourrait voir son départ. La protection de l'emploi est nécessaire. Mais son absolutisation ne protège plus l'enseignement, les enseignants et les élèves. Il serait normal que tous les cinq ou six ans, un enseignant soit évalué (les directions le sont !) et en cas de problème, après un an pour résoudre la question, puisse voir lever une nomination qui est parfois une immunisation contre tout progrès. Je ne peux honnêtement terminer sans saluer les 98% des enseignants qui chaque jour sont – comme le dit la jeune femme - « assistant social, psychologue, éducateur spécialisé, gestionnaire de conflit », et qui ont été aussi chaque jour présent malgré la Covid. Métier formidable avec des gens formidables !

>>> (1) Il n’y a pas à contester cette souplesse et je conseille plutôt aux enseignants de prendre soin d’eux et de prendre deux jours plutôt que de forcer et de tomber malade plus longtemps – pour eux d’abord, pour l’organisation ensuite. Mais il y a des spécialistes !

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