L’Otan après l’Afghanistan : les questions qui fâchent

Malgré un bilan sombre de l’Otan (présence qui dure dans les Balkans, Libye déchirée et défaite en Afghanistan), le débat politique reste figé sur le niveau de dépense pour la défense et l’identification de nouveaux champs d’action. Rien sur le sens des interventions militaires contemporaines.

L’Otan après l’Afghanistan : les questions qui fâchent
©Vince
Contribution externe

Par Julien Pomarède, chercheur en sciences politiques - Université libre de Bruxelles - Université d'Oxford

L’année 2021 est contradictoire pour l’Otan. D’un côté, cette année est marquée par l’arrivée à la Maison-Blanche de Joe Biden qui, après les agitations de Donald Trump, a réaffirmé l’attachement des États-Unis à l’Otan. S’ajoute à cela le lancement d’"Otan 2030", un programme de renouvellement des orientations sécuritaires de l’Alliance, félicité par le sommet de Bruxelles en juin dont le communiqué final ne finissait plus d’énoncer les tâches futures de l’Otan.

D’un autre côté, dès août, la défaite en Afghanistan se révèle brutalement. En un mois, les talibans reprennent le contrôle du pays, quand bien même l’Otan y est présente depuis 2003. L’armée afghane est impuissante, ne combattant même pas pour tenir Kaboul. Les évacuations à l’aéroport de la capitale se font dans le chaos. Les attentats qui y sont perpétrés par l’État islamique ajoutent un peu plus de tragique à une situation déjà dramatique.

En juin, on célèbre l’Alliance. En août, on évoque la débâcle.

Une guerre ingagnable en Afghanistan

Ce moment contradictoire est révélateur d’une dynamique de fond à l’Otan depuis la fin de la guerre froide : une difficile remise en question de ses résultats opérationnels. L’extension croissante de son agenda sécuritaire s’est faite sans réel bilan de ce qui a été déjà entrepris. Revenons sur l’Afghanistan. L’Otan, qui prend la direction des opérations en 2003, devient un cénacle essentiel à partir duquel la campagne se coordonne entre les États-Unis, plongés dans une guerre globale contre le terrorisme, et leurs alliés européens en soutien.

La défaite couvait depuis le départ. Les raisons sont multiples et bien documentées par les spécialistes qui avaient qualifié très tôt cette guerre d’ingagnable. Pourtant, les moyens et le niveau de violence employés par la coalition n’eurent de cesse d’augmenter. Jamais les forces de l’Otan n’ont atteint un contrôle militaire durable des provinces afghanes. Soutenus par la coalition, le gouvernement central et son armée souffraient d’un manque de légitimité au niveau local et étaient souvent perçues comme des institutions corrompues servant les intérêts de l’élite au pouvoir. S’ajoutait à cela une absence de vision stratégique claire de cette lutte contre le terrorisme en raison des divergences parmi les États membres sur les objectifs de la mission.

Par conséquent, l’omniprésence du terme "surprise" dans les discours politiques pour qualifier les événements récents en Afghanistan est curieuse. Cette issue du conflit était prévisible, en particulier après les accords de retrait mal négociés par l’administration de Donald Trump et l’empressement sans nuances de Joe Biden de faire partir les forces armées américaines. La surprise résidait moins dans l’avancée des talibans, dont on se doutait dans les chancelleries et les états-majors, que dans sa rapidité, certes fulgurante.

Éviter la tentation de l’oubli

Face à une telle situation, une réflexion sur le devenir de l’Alliance doit être lancée. L’échec en Afghanistan est amer pour l’Otan, car il s’agissait de sa mission la plus importante de l’après-Guerre froide. Pendant longtemps, l’Afghanistan constituera un traumatisme pour les relations transatlantiques. On est pour l’instant à l’heure des comptes. Chez les Européens par exemple, on déplore les conséquences d’un interventionnisme américain démesuré après le 11 septembre 2001.

L’Afghanistan est aussi l’occasion d’entamer une introspection sur l’Alliance. Le conflit montre que l’extension continue des tâches de l’Otan au nom de la gestion de risques n’est plus viable. Ensuite, les termes du débat sur le rôle contemporain de l’Otan doivent changer. Quand bien même le bilan de l’Otan s’est assombri (une présence dans les Balkans qui dure, une Libye déchirée, une défaite en Afghanistan), le débat politique reste figé sur le niveau de dépense pour la défense et l’identification de nouveaux champs d’action pour l’Alliance. Il devient urgent de penser ces éléments en perspective des résultats effectifs de l’Otan. L’Otan n’est pas une bégnine ONG ou une enceinte consultative. Les enjeux sont autrement plus lourds de conséquence : il s’agit d’une organisation politico-militaire qui implique l’usage potentiel de la force, dans la dissuasion nucléaire, ou effectif comme en Afghanistan. De ce fait, après l’Afghanistan, il n’est plus raisonnable de continuer à étendre les tâches de l’Otan sans se poser la question de son positionnement politico-stratégique.

Des milliards dépensés et un coût humain pour quel résultat ?

De ce point de vue, le rapport des experts sur "Otan 2030" est surprenant : s’il penche en faveur d’une extension supplémentaire des missions de l’Otan, aucun bilan n’est dressé de celles déjà menées. La lassitude des élites politico-militaires par rapport au dossier afghan ne doit pas être prétexte à l’oubli. "Oublions vite cette erreur", "passons à autre chose". Céder à ces tentations serait commode, et on commence à l’entendre. Or, des centaines de milliards dépensés et un coût humain exorbitant pour un tel résultat : ces 20 ans de guerre ne peuvent être relégués au rang de simple erreur. De même, la mise à l’agenda de la menace de la Chine à l’Otan ne doit être prétexte à détourner l’attention de la défaite en Afghanistan et à ne pas en tirer un débat nécessaire.

Emmanuel Macron, et d'autres, s'interrogent sur la "mort cérébrale de l’Otan"

Le moteur de cette réflexion à amorcer doit être européen. Du côté américain, il n’y a pas vraiment d’intérêt à déclencher un tel mouvement. L’Otan constitue un vecteur d’influence clef pour les États-Unis sur la sécurité européenne ainsi qu’un immense marché d’exportation pour son industrie de défense. Côté européen, quelques lueurs d’espoir s’entrevoient. Les propos du président français Emmanuel Macron sur la "mort cérébrale de l’Otan" avaient été reçus négativement par l’Allemagne, le Royaume-Uni et les pays de l’est de l’Europe. Cette déclaration avait au moins eu le mérite de jeter le pavé dans la mare, et l’on voit que de nombreuses prises de position européennes sur l’Afghanistan font désormais écho à cette déclaration qui, au départ, choquait parmi ces pays fondamentalement atlantistes. Leurs forces politiques historiques, y compris celles au pouvoir, ont ainsi formulé des critiques inhabituelles mais vives, sur l’Alliance et l’emprise des États-Unis sur la sécurité européenne. Même si le projet d’une défense européenne reste incertain, le questionnement lancé à la suite de la défaite en Afghanistan, sur l’Otan et sur le sens des interventions militaires contemporaines, doit avoir lieu.