Pourquoi faire vivre aux élèves une scolarité si chaotique ?

Les élèves, de plus en plus nombreux et de plus en plus divers qui passent le jury central, hors des écoles classiques, souffrent de discrimination de la part de la Communauté française (FWB). Ce n’est rien moins que l’effectivité de la liberté d’enseignement qui est mise en cause.

Contribution externe
Pourquoi faire vivre aux élèves une scolarité si chaotique ?
©DR

Une carte blanche de Nathalie Seghers, cofondatrice de l'ASBL "EAD-pour la liberté d'instruction" et Constantin Ullens, président de l'association des écoles préparatoires aux jurys.

Il existe en Belgique un droit fondamental garanti par l’article 24 de la Constitution : celui à la liberté d’enseignement. En découlent au moins deux principes essentiels : chacun est libre de fonder une école et d’y enseigner, et les parents sont libres d’inscrire leur enfant dans l’école de leur choix, ou d’organiser l’instruction de leurs enfants en famille.

Chaque année, ils sont plusieurs milliers à recourir à un autre enseignement que celui proposé par l’État et donc à se présenter devant les jurys de la Communauté française pour valider les compétences acquises et obtenir le diplôme nécessaire à leur intégration dans la société, mais aussi pour satisfaire à l’obligation scolaire.

Ces jeunes ont des profils très variés : certains vivent l’instruction en famille, reviennent d’un long séjour à l’étranger ou se sont inscrits dans une école qu’ils ont choisie et qui propose une pédagogie qui leur est adaptée. On y retrouve des haut-potentiels, des déscolarisés, des victimes de harcèlement ou de phobie scolaire, d’anciens bonnets d’âne, de futurs grands artistes ou des sportifs déjà de haut niveau. On y retrouve aussi d’excellents élèves qui souhaitent apprendre plus vite en passant deux années en une. Enfin, on y retrouve tous ceux qui ont choisi librement leur manière d’apprendre.

Un évènement loin d’être anodin

Une anecdote a défrayé la chronique cette semaine : le jury vient d’annoncer un changement du planning d’examens en avançant de trois semaines une épreuve initialement prévue fin octobre au palais des Congrès de Liège, sous prétexte que la salle sera en travaux à cette date. Au vu du reste du planning, anticiper l’examen revient à mettre en échec de nombreux candidats. Loin d’être anodin, ce petit évènement est symptomatique des difficultés que rencontrent les élèves des jurys et les gens qui les forment. Comment planifier sa formation en famille, comment organiser une école si les dates d’examens sont susceptibles de changer à tout moment ? Cette décision a-t-elle été prise en considérant l’intérêt supérieur de l’enfant ? De toutes les solutions possibles au problème, pourquoi privilégier celle-là ? N’existe-t-il pas d’autre salle en Belgique francophone capable d’accueillir 200 candidats ? Pourquoi ne pas utiliser plusieurs salles simultanément ? L’administration et la ministre se défendent : au moins n’ont-ils pas annulé l’examen. Doit-on y voir une menace d’en annuler à l’avenir ou s’agit-il d’un aveu d’incapacité d’organiser une session complète sans couac ? La loi impose pourtant que les jurys proposent deux cycles d’examens par an.

En juin 2020 déjà, le gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles avait fait usage des pouvoirs spéciaux qui lui étaient conférés à l’occasion de la première vague de la Covid pour annuler un cycle complet d’examens. La colère a grondé parmi les candidats et leur famille. Alors que l’école publique offrait "avec bienveillance" ses diplômes sans cours ni examens, les élèves de l’enseignement à domicile n’avaient pas le droit de présenter leur jury. Ils ne pouvaient ni obtenir de diplôme, ni satisfaire à l’obligation scolaire. La ministre Désir s’était alors engagée à améliorer et à réformer progressivement les jurys pour calmer les esprits mécontents des collectifs de parents qui s’étaient créés à cette occasion.

Un parcours du combattant

Traumatisés mais désireux d’aller de l’avant, les acteurs de terrain se sont fédérés et organisés : sont nées l’ASBL "Enseignement à domicile - pour la liberté d’instruction" et "l’Association des écoles préparatoires aux jurys", qui regroupe plusieurs ASBL professionnelles du secteur des écoles privées. Ces associations représentent la majorité des candidats et quasi toute leur diversité. Depuis un an, elles tentent de se faire entendre de l’administration et de la ministre. Elles ont établi ensemble un cahier de doléances clair et des recommandations faciles à mettre en place pour améliorer la vie des candidats aux jurys et de leur famille. Nous ne pouvons que déplorer la façon dont elles sont entendues.

Les candidats vivent en effet un véritable parcours du combattant du début de la procédure d’inscription jusqu’à la consultation de leur copie d’examen. Ils sont interrogés sur le programme de deux années scolaires, mais ces programmes sont parfois modifiés à peine quatre mois avant l’examen, et toute la formation est à reprendre. Les examens sont prévus en dehors de tout rythme scolaire et sans considération pour les vacances au détriment de l’organisation des familles. Par ailleurs, ce planning d’examens peut être modifié à tout moment. Mais ce n’est pas tout : lorsqu’un élève présente un examen en février, il doit attendre fin juin pour connaître sa note. S’il échoue, il peut demander de consulter sa copie, qu’il n’obtiendra qu’en septembre, à peine deux semaines avant de représenter l’épreuve. Il n’est pas rare qu’il constate alors une erreur dans la correction ou dans la sommation des points, et que son échec soit en fait une réussite. Sinon, il attendra janvier pour la correction de son examen de septembre. Quatre mois durant lesquels il ne peut rien prévoir pour la deuxième partie de l’année. Pourquoi faire vivre aux élèves une scolarité si difficile et chaotique ? Leurs familles ne contribuent-elles pas comme les autres au financement du système éducatif belge, dont font partie les jurys ? Plusieurs milliers d’euros sont attribués annuellement à chaque élève du système classique. Seule une fraction de ce montant suffirait à réformer efficacement les jurys.

Un succès croissant

Il est temps que la Fédération Wallonie-Bruxelles prenne acte du succès grandissant de l’enseignement à domicile, associatif et privé. Entre 2008 et 2018, le nombre d’inscrits a doublé. Entre 2018 et 2020, il a doublé encore. Le nombre de candidats inscrits aux épreuves des jurys suit naturellement cette croissance, d’autant qu’aux élèves à domicile s’ajoutent les candidats de plus de 18 ans, qui ne sont plus soumis à l’obligation scolaire. Ce n’est rien moins que l’effectivité de la liberté d’enseignement qui est mise en cause.

Les moyens alloués aux jurys sont dérisoires : cinq à sept personnes sont chargées d’organiser les épreuves et leur délibération pour près de 3 000 candidats aux épreuves du CE1D, CE2D, CESS, pour les sections générales et techniques de transitions, techniques de qualification et professionnelles, en plus du CE6P, du DAES et du paramédical. Les jurys flamands, forts d’une équipe fixe de huit personnes aidés par 250 collaborateurs externes, gèrent pour leur part 6 500 candidats sans accroc notable. Qu’ils soient une source d’inspiration.

La discrimination dont souffrent les jeunes qui ne trouvent pas leur place dans une école classique ou ne sont pas satisfaits de l’enseignement public ne peut être davantage tolérée. Nous demandons au gouvernement de la Communauté française de prendre ses responsabilités et de garantir nos droits et libertés constitutionnels, comme l’exige la démocratie.