Nous, les rejetons de la pax europeana, nous comportons bien souvent en enfants gâtés vis-à-vis de l'Union

Il y a quelques semaines, mon ami Wolfgang est mort. Allemand vivant en Belgique, le drapeau européen sur son cercueil fut son ultime message.

Nous, les rejetons de la pax europeana, nous comportons bien souvent en enfants gâtés vis-à-vis de l'Union
©DR
Contribution externe

Une chronique d'Éric de Beukelaer (1)

Il y a quelques semaines, mon ami Wolfgang nous quittait, fauché par une leucémie foudroyante. Colonel retraité de l’armée allemande, son service à l’Otan l’avait mené à s’installer non loin de Tongres, l’antique cité romaine au carrefour du monde latin et germain. Là, dans son jardin, il était heureux et me parlait tour à tour en allemand et en néerlandais, parfois avec une incursion d’anglais. Le confinement nous avait éloignés. Il me téléphona un soir pour prendre de mes nouvelles. J’ignorais alors qu’il était déjà bien malade et que je ne le reverrais plus qu’alité, quelques jours avant sa mort. Ses funérailles eurent lieu dans son église de village limbourgeoise, où trône fièrement la pierre tombale d’un prince-évêque de Liège, jadis sauvée par le châtelain local de la ruine de la cathédrale Saint-Lambert. Sur le cercueil, le béret de Wolfgang et ses décorations d’officier, mais surtout - le drapeau européen. Une première pour moi, que de célébrer l’A-Dieu d’un fils d’homme qui se vivait d’abord comme citoyen d’Europe.

D’un bloc à l’autre

Les rejetons de la pax europeana que nous sommes, nous comportons bien souvent en enfants gâtés, aussi prodigues pour souligner les défauts de l’Union, qu’avares à en louer les mérites. Wolfgang était, quant à lui, un enfant de la guerre - la chaude comme la froide. Il avait 10 ans en 45, alors que s’effondrait le délire nazi. Malade, son père mourut cette année-là de privations. Habitant l’Allemagne de l’Est, sa veuve et leur fils connurent ensuite le régime communiste. La ferme familiale fut nationalisée. Adolescent, il s’enfuit vers l’Ouest avec sa mère. Au soldat soviétique qui, près du rideau de fer, pointa sur eux sa kalachnikov, il montra une photo de famille. Étincelle d’humanité ou lassitude du troupier ? Contre toute attente, le militaire les laissa passer. Grand, sportif et athlétique, Wolfgang devint officier de la Bundeswehr, dans ce qui s’appelait alors l’Allemagne de l’Ouest. Il vécut sa carrière comme une mission au service de la paix entre les nations européennes réconciliées.

Exactement 75 ans plus tôt, un 19 septembre 1946, c’est dans ce continent dévasté qu’un homme d’État visionnaire lança à Zurich le premier appel à une Union européenne : "C’est d’Europe qu’est partie cette série de guerres nationalistes épouvantables […] Ces horreurs, Messieurs, peuvent encore se répéter. Mais il y a un remède […] Il consiste à reconstituer la famille européenne, ou tout au moins la plus grande partie possible de la famille européenne, puis de dresser un cadre de telle manière qu’elle puisse se développer dans la paix, la sécurité et la liberté. Nous devons ériger quelque chose comme les États-Unis d’Europe. […] Le premier pas vers une nouvelle formation de la famille européenne doit consister à faire de la France et de l’Allemagne des partenaires. […] Mais j’aimerais lancer un avertissement. Nous n’avons pas beaucoup de temps devant nous. Nous vivons aujourd’hui un moment de répit. Les canons ont cessé de cracher la mitraille et le combat a pris fin, mais les dangers n’ont pas disparu. Si nous voulons créer les États-Unis d’Europe, ou quelque nom qu’on leur donne, il nous faut commencer maintenant."

Ainsi parla Churchill. Trois quarts de siècle plus tard, Wolfgang partageait la même vision. Le drapeau européen sur son cercueil fut son ultime message. La vie lui avait enseigné que l’Union est un rêve de paix né d’un champ de ruines. Combien de fois, dans la chaleur estivale de son jardin limbourgeois, ne m’exprimait-il pas son admiration pour le miracle de la laborieuse construction européenne, faisant en sorte que lui - le soldat allemand - soit accueilli en ami sur le sol belge ? "Ce pardon est émouvant !" me répétait-il à l’envi. En ajoutant parfois, le regard inquiet, à la manière de Winston : "et tellement fragile…"

>>> https://ericdebeukelaer.be/

>>> Titre de la rédaction. Titre original: Winston et Wolfgang : le rêve européen, 75 ans après Zurich

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