Cancel culture : comment surmonter les erreurs de nos ancêtres ?

Pas en brûlant des livres. La "cancel culture" risque aussi d’annuler une grande partie de notre démocratie et de notre humanité. Mais le passé honteux de l’Occident nécessite une vraie mise en perspective historique.

Contribution externe
Cancel culture : comment surmonter les erreurs de nos ancêtres ?
©Joisson

Par Theodoros Koutroubas, professeur UCLouvain, professeur invité Université de Montréal

La brûlure rituelle des livres qui, selon les autorités du réseau des écoles catholiques francophones de l'Ontario du Sud, contenaient des conceptions erronées ou des stéréotypes concernant les premiers peuples du Canada a ranimé le débat sur la culture de l'annulation (cancel culture) visant à détruire les symboles de ce qu'elle considère comme le passé honteux de l'Occident.

Cet autodafé des livres, dont des BD d’Astérix, de Lucky Luke, et de Tintin, avait en fait comme objectif d’effacer symboliquement la mémoire des discriminations contre ces peuples. L’action, qui a ravivé en Europe les mémoires très noires des régimes totalitaires, fut, certes, condamnée par les principaux partis politiques canadiens participant aux élections fédérales du 20 septembre. La récente découverte des tombes anonymes des centaines d’enfants autochtones, martyrisés dans les pensionnats catholiques, qui étaient censés les "civiliser", a cependant atténué quelque peu la sévérité de ces condamnations.

La destruction de livres est un moyen utilisé par le fascisme

Argumenter contre la destruction des livres sous le prétexte de leurs contenus opposés aux valeurs de la société, ou à la vérité historique, est très facile.

Il suffit en fait de rappeler que, si ceux qui prônent l’égalité et la justice imposent leurs idées en utilisant exactement les mêmes moyens que les adeptes de toutes formes de fascisme, la perception des mouvements politiques comme étant "tous les mêmes", très dangereuse pour la démocratie, finira par être partagée par la majorité des gens. C’est précisément cette perception qui a porté le fascisme au pouvoir, à un moment où droite et gauche paraissaient les mêmes aux yeux des citoyens. Ces derniers, il ne faut pas l’oublier, aspirent surtout à la stabilité et à la prospérité, et ont besoin de temps pour s’adapter à des changements qui impliquent des concepts et des idées reçus depuis leur plus tendre jeunesse.

Comme il est finalement très facile de s’octroyer nous-mêmes l’absolution pour les fautes de nos ancêtres, en mettant le feu sur quelques livres, en détruisant quelques statues, ou en changeant le nom de quelques rues.

Il faut soutenir les opprimés

Ce qui est difficile est de prendre des mesures efficaces et bien planifiées pour améliorer, aujourd’hui et de manière durable, les conditions de vie des personnes et des populations qui descendent de ceux que nous avons opprimés ou qui sont toujours discriminés. De telles mesures ne comprennent pas évidemment le versement des sommes extraordinaires d’argent, directement ou indirectement, entre les mains des dictateurs ou des politiciens corrompus, qui oppriment leurs propres peuples et président sur des régimes champions des discriminations contre toute différence.

Plutôt que la revanche, visons la réconciliation

Ce qui est difficile est de travailler sur tous les niveaux pour une réconciliation au sein de nos sociétés, basée sur l’éducation et le respect mutuel. La grande majorité des peuples, des communautés, ou des personnes, qui furent ou sont toujours opprimés, discriminés ou marginalisés, ne demandent d’ailleurs pas des actions de revanche. Ces dernières divisent les sociétés, contribuent au maintien de l’ignorance de l’autre, attisent la haine, et renforcent les discriminations de tout genre.

Ne pas détruire le Parthénon mais reconsidérer l’histoire

Ce qui est difficile est d’aborder l’histoire avec la distance nécessaire, qui permet la compréhension des faits et des comportements lamentables, afin d’éviter leur répétition dans l’avenir, sans rejeter en même temps tout le positif né, en règle générale, durant toutes les périodes historiques passées. Si on échoue à cet exercice, nous courons le risque de perdre tout le capital de l’art et de la civilisation, que nos ancêtres nous ont laissé en héritage, en dépit de leurs nombreuses erreurs. L’Inquisition ou les autodafés des hérétiques dans les places publiques ne devraient pas servir d’excuse pour détruire la chapelle Sixtine. L’utilisation d’esclaves pour la construction de l’Acropole d’Athènes ne pourrait pas excuser une démolition du Parthénon. La barbarie ne peut pas être vaincue par la barbarie.

Les vertus de l’autodérision

Ce qui est difficile est de garder la capacité de sourire devant la satire de nos propres défauts, des stéréotypes nous concernant. Ceci ne signifie certainement pas la tolérance des discours qui sèment la haine et la discrimination. Il signifie cependant qu’il est nécessaire d’éduquer les personnes, pour qu’elles voient la différence entre les sermons haineux et la critique légitime de leurs convictions. Et de leur apprendre à apprécier la grande valeur de l’autodérision. Astérix ne stéréotypait pas seulement les premiers peuples de l’Amérique du Nord. Il provoquait le rire surtout pour sa satire des Français eux-mêmes, et de la manière avec laquelle leur histoire était enseignée. Tintin nous amusait avec sa satire de la police belge. Comme Aristophane provoquait le rire des Athéniens de son époque en mettant sur scène les défauts de leur société, et même les excentricités de Socrate, le sage parmi les sages.

En les annulant c’est une grande partie de notre démocratie et de notre humanité qui sera annulée avec. Et la reconstruire sera très difficile aussi.

L’ultime erreur sera pire que la première.

Si nous n’arrivons pas à réaliser les dangers inhérents à une condamnation sans perspective historique des erreurs incontestables des générations qui nous ont précédés, l’ultime erreur sera pire que la première.

=>Titre et sous-titre sont de la rédaction. Titre original : "L’ultime erreur pire que la première"