L’Allemagne, enfin réhabilitée après trois générations, doit peut-être sa pleine guérison à une femme

Simplicité, honnêteté et détermination résument Angela Merkel qui, après seize ans à la Chancelerie, passera bientôt la main.. Cette grande dame a réhabilité l’Allemagne.

L’Allemagne, enfin réhabilitée après trois générations, doit peut-être sa pleine guérison à une femme
©AP

Une chronique de Xavier Zeegers

Le constat est évident, accablant même : le monde politique et ses représentants sont plus impopulaires que jamais. Malgré l’optimisme suscité par la chute du mur de Berlin, quand apparut brièvement un espoir de regain démocratique, voici que les imposteurs, les dictateurs et les peurs reprennent du poil de la bête. Raison de plus pour évoquer une grande dame qui, pendant seize ans, sortit du lot mais bientôt passera la main : la chancelière Angela Merkel.

Une personnalité stable et bien équilibrée

Née et enfermée dans un pays totalitaire, elle ne fut certes pas une révoltée, mais comment le devenir, entourée déjà à 8 ans de barbelés et d’indics ? En RDA, il y en avait un dans chaque famille. Elle ne fut pas soumise pour autant, se formant sous l’œil d’un pasteur protestant exigeant : son père. Elle devint docteur en physique, trilingue (le russe inclus) puis cadre dans un institut de physique-chimie, préservant ainsi, faute de liberté, son indépendance d’esprit dans un pays totalitaire hostile au monde : bravo, déjà ! Son impressionnante longévité au pouvoir est sans doute liée à sa personnalité stable, à son équilibre intérieur, et au fait que les Länder sont très puissants dans un pays où le fédéralisme fonctionne bien, ce qui allège la pesanteur du pouvoir national. On pourrait résumer son parcours en trois mots : simplicité, honnêteté et détermination.

Sans éclats mais avec une rigueur rassurante

Jamais, elle ne s'est prise pour une diva, une séductrice à l'ego dilaté par la griserie du pouvoir et sa médiatisation excessive. Elle se soucia peu des apparences, du people superficiel, refusant une starisation aux antipodes de sa personnalité et donc du bling-bling : les paillettes, non merci ! Les mauvaises langues diront qu'il lui aurait été difficile de s'insérer dans les rets de l'État-spectacle car dans ce registre, avec ses tenues trahissant une discrétion qui sied plutôt aux funérailles, son cas était désespéré. À côté d'elle, même la reine d'Angleterre serait une rock star. Elle préférait la fermeté dans les convictions, l'obstination dans la persévérance et la résolution dans les actes, traits qu'on associe souvent, mais on se demande bien pourquoi, à la gent masculine. Elle gouverna en bonne… mère de famille, sans éclats mais avec une rigueur rassurante, restant irréprochable, donc inattaquable. Au fond, la force tranquille, c'était elle. Elle aurait pu goulûment profiter des blandices de sa haute fonction mais resta naturellement sobre, sans limousine, allant faire ses emplettes au marché local, désarmante de simplicité, et même dédaigneuse de sa sécurité. Elle fuyait les honneurs, ce qui est… tout à son honneur !

Une grandeur morale

Sa grandeur fut donc surtout morale. Elle fit le pari de la générosité en accueillant massivement des réfugiés syriens musulmans et des Yézidis, malgré le scepticisme ambiant, mais dont la réinsertion semble bien une réussite dont les médias rechignèrent à lui faire crédit, tout en s'inclinant enfin. Elle l'a dit, elle l'a fait, un point c'est tout. Et c'est beaucoup. Car ce n'était pas du bla-bla. Voilà pourquoi son admirable "Wir schaffen das !" (On y arrivera !) est déjà entré dans l'Histoire, tout comme le "Ich bin ein berliner" de JFK en 1963. Bien plus qu'Obama, elle méritait un prix Nobel de la paix.

Pour le reste… ll y eut fatalement des erreurs ou quelques errances, surtout sur une aussi longue période. On lui a reproché une rigueur budgétaire excessive, une certaine morgue envers la Grèce en crise, une connivence avec les tout-puissants patrons des fleurons automobiles de son pays, une excessive docilité envers l'Amérique, ou encore un salaire minimal même pas garanti. Je laisse ce débat aux spécialistes, ne l'étant pas. Mais j'ose conclure avec… Freud : "La plupart des humains éprouvent le besoin impérieux d'une autorité à aimer, devant qui plier et par qui être dominés. La psychologie de l'individu nous a appris d'où émanait ce besoin collectif d'une autorité : il naît de l'attirance vers le père." (Dans Moïse et le monothéisme)

L’Allemagne, enfin réhabilitée après trois générations, doit peut-être sa pleine guérison à une femme. Et des pays encore malades de la peste totalitaire, voire en rechute, feraient bien de s’inspirer de son exemple !

=> avier.zeegers@skynet.be