En réserve naturelle on protège la nature, pas les arbres

Une évolution des mentalités manque au secteur forestier en Wallonie. Pour illustrer le propos, rendons-nous dans le bois d’Ellinchamps, vitrine de notre réseau Natura 2000, exploité pour son bois. Un comble !

Contribution externe
En réserve naturelle on protège la nature, pas les arbres

Une carte blanche de Michel Fautsch, Bio-ingénieur des Eaux et Forêts (texte soutenu également par les Naturalistes de la Haute-Lesse).

Comme nous le rappelle douloureusement l’actualité, les enjeux climatiques et de prise en compte de la nature sont étroitement liés. En réalité, ils ne font qu’un. Dernier exemple en date, celui des inondations catastrophiques de l’été. Un phénomène naturel certes mais nettement intensifié par les changements climatiques et dont les impacts auraient été bien plus limités si l’on avait évité de supprimer tous les milieux humides en tête de bassin versant qui permettent de stocker et d’infiltrer les eaux de pluie, si l’on avait évité de construire et d’urbaniser une proportion toujours plus grande des plaines alluviales qui sont le siège d’une biodiversité énorme, etc. Aujourd’hui, une nature en bonne santé est clairement devenue notre meilleure alliée à la fois pour limiter les changements climatiques et mieux résister à leurs effets.

En sous-bois, des arbustes comme ce cornouiller mâle ou le rare alouchier se développent. Une végétation qui sera largement malmenée par l'exploitation.
En sous-bois, des arbustes comme ce cornouiller mâle ou le rare alouchier se développent. Une végétation qui sera largement malmenée par l'exploitation. ©Michel Fautsch

En Wallonie, le Gouvernement actuel a, au moins partiellement, pris conscience de ces enjeux. La législature en cours a notamment mis le cap sur des plantations ambitieuses dans le domaine agricole, en bordure des infrastructures, le long des sentiers, etc. Ce programme intitulé "Yes we plant !" envisage d’implanter 4.000 kilomètres de nouvelles haies sauvages à l’horizon 2024. Stockage de carbone, densification du maillage écologique, infiltration des eaux, obstacle aux coulées boueuses, bien-être animal en bordure des prairies pâturées, nombreux sont les avantages de ce regain d’intérêt pour les arbres un peu partout dans le paysage.

Dans le même temps, on reconsidère la manière de gérer les forêts pour les rendre plus résilientes, plus fortes pour résister aux changements climatiques déjà à l’oeuvre. On pourrait donc considérer que la trajectoire actuelle est rassurante et qu’il suffit à présent de mettre en oeuvre les engagements pris. Ce serait oublier que les engagements les plus forts ne sont rien lorsqu’ils ne sont pas accompagnés d’une évolution des mentalités qui soit sincère, profonde et partagée. Car sur ce front, le travail reste immense. Le secteur forestier, à l’instar de son voisin agricole, n’est en effet pas beaucoup plus enclin à changer de modèle.

Situé en contre-bas du chemin, ce hêtre présente des signes de vieillissement mais rien n'indique qu'il chutera rapidement et encore moins sur le sentier. Vu le contexte de site protégé, il devrait être préservé aussi longtemps que possible et la promenade au bois déconseillée par grand vent.
Situé en contre-bas du chemin, ce hêtre présente des signes de vieillissement mais rien n'indique qu'il chutera rapidement et encore moins sur le sentier. Vu le contexte de site protégé, il devrait être préservé aussi longtemps que possible et la promenade au bois déconseillée par grand vent. ©Michel Fautsch

Vous aimez la lasagne verte?

Pour illustrer le propos, rendons-nous dans le Bois d’Ellinchamps, une propriété publique de 32 hectares appartenant à la commune de Tellin. Si vous aimez la lasagne verte, approchez-vous, il devrait y en avoir pour tout le monde. Sur ce versant calcaire de la Lesse, une faune et une flore forestières exceptionnelles s’épanouissent, ce qui a logiquement fait de ce bois un site de grand intérêt biologique. On y croise notamment l’actée en épis, un arbrisseau rarissime, l’alisier blanc y est commun tandis que les cris du pic noir s’y font entendre fréquemment.

En 1993, le site est classé en réserve forestière. Un classement selon les termes de la loi "dans le but de sauvegarder les territoires présentant un intérêt pour la protection de la flore et de la faune, des milieux écologiques et de l'environnement naturel", on y précise également qu'il s'agit "de sauvegarder des faciès caractéristiques ou remarquables des peuplements d'essences indigènes et d'y assurer l'intégrité du sol et du milieu".

Voilà un hêtre récemment chablis qui va continuer à alimenter la biodiversité forestière pendant de nombreuses années encore (colonisation progressive par des cortèges spécifiques d’insectes, site de nourrissage pour le pic noir, etc.).
Voilà un hêtre récemment chablis qui va continuer à alimenter la biodiversité forestière pendant de nombreuses années encore (colonisation progressive par des cortèges spécifiques d’insectes, site de nourrissage pour le pic noir, etc.). ©Michel Fautsch

Au début des années 2000, la protection se renforce encore puisque le bois est intégré au réseau Natura 2000 en tant que forêt indigène de grand intérêt biologique. Son objectif de conservation est désormais précisé dans le dispositif de protection du réseau : "Maintenir cet habitat forestier en évitant toute altération de sa structure et de sa composition". On notera encore que la forêt bénéficie du label de certification PEFC qui garantit une gestion durable. On vous le dit, voilà un site exemplaire pour la biodiversité forestière, d'ailleurs repris comme site de référence dans le cadre d'un projet européen Life-Nature. Aujourd'hui encore, le Bois d'Ellinchamps fait partie d'un recueil de promenades balisées au sein des plus beaux paysages wallons, une vitrine de notre réseau Natura 2000.

Pourtant âprement protégé, ce bois va prochainement faire l’objet d’une importante exploitation. Les naturalistes locaux y ont dénombré pas moins de 250 gros hêtres martelés en vue d’être coupés tout prochainement. En parcourant le bois, on repère même quelques bois morts ou dépérissants, marqués en délivrance eux aussi ! Un comble dans un périmètre sensé être au service de la biodiversité forestière. La crainte est d’assister à une destruction importante du couvert et donc de l’ambiance forestière essentielle au maintien de cet écosystème unique. Le sol risque également de conserver longtemps les stigmates de cette exploitation mécanisée qui tassera le sol et créera des ornières détruisant la flore spécifique de ce bois. Il est probable qu’une partie du bois sera exploitée en bois de chauffage, ce qui accentuera les dégâts et le dérangement.

Exploiter des arbres dans un périmètre protégé relève du paradoxe complet lorsque des panneaux sensibilisant à la biodiversité forestière jouxtent des arbres condamnés.
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Exploiter des arbres dans un périmètre protégé relève du paradoxe complet lorsque des panneaux sensibilisant à la biodiversité forestière jouxtent des arbres condamnés. Figure ©Michel Fautsch

Le service forestier quant à lui se défend en invoquant des risques de sécurité si des chutes d’arbres ou de branches avaient lieu sur le chemin et en garantissant une exploitation vers le bas du versant pour réduire les dégâts. Et si ces enjeux de sécurité n’étaient qu’un alibi ? En filigrane, l’argumentéconomique semble évident. Le propriétaire communal espère une rentrée financière conséquente, fusse-t-elle issue d’une zone largement protégée.

Des niches écologiques de premier plan

Ce n’est pas la première fois que l’on exploite du bois dans ce site. Déjà en 2004, une exploitation avait prélevé des arbres, le couvert forestier n’est d’ailleurs toujours pas refermé à certains endroits.

Ailleurs en Wallonie et dans des périmètres protégés, la pression vers une exploitation du bois somme toute assez classique se fait sentir également. Les arguments sont souvent les mêmes : la sécurité, la nécessité de valoriser une ressource disponible, etc. Il semble en effet persister un malentendu. C’est comme si conserver un bel arbre dans un périmètre de réserve naturelle représentait une forme de gaspillage. Il n’en est rien, bien au contraire. Ce bel arbre en question va continuer sa croissance pendant souvent encore plusieurs dizaines d’années, ensuite il entrera dans une phase de vieillissement où des branches mortes et des cavités apparaîtront. Bien plus tard encore, il finira par mourir. Peut-être qu’il restera debout encore dix ans ou plus mais il finira par tomber. Ultime étape, sa décomposition prendra encore longtemps. A chaque stade, l’arbre mature puis sénescent et mort offrira des niches écologiques de premier plan notamment pour un cortège infini d’insectes du bois. Pas de gaspillage donc mais au contraire, des apports vitaux à la dynamique naturelle de ce bout de forêt.

Voici probablement une trace de l'exploitation forestière de 2004. Certes, cette souche fournit également un microhabitat colonisé ici par des champignons mais l'arbre entier aurait joué un rôle bien plus important.
Voici probablement une trace de l'exploitation forestière de 2004. Certes, cette souche fournit également un microhabitat colonisé ici par des champignons mais l'arbre entier aurait joué un rôle bien plus important. ©Michel Fautsch

Il est donc urgent de revoir la manière dont on envisage la gestion des arbres dans les périmètres protégés comme les réserves forestières. Si des coupes doivent être autorisées à certains endroits, elles doivent se limiter aux quelques arbres présentant un risque de sécurité objectivé et le bois devrait être laissé sur place à l’état de grume au sol. Si l’on veut une cohérence avec les engagements du Gouvernement qui prône des replantations et des restaurations de maillage écologique, une directive claire devrait être rédigée dans ce sens par la Ministre en charge de la nature afin de stopper les coupes non strictement favorables à la biodiversité dans les réserves forestières, dans les réserves naturelles ainsi que dans les îlots de sénescence et les réserves intégrales prévues par le Code forestier. Une directive nécessaire en urgence pour sauver les beaux hêtres du Bois d’Ellinchamps.

Voici un arbre destiné à être abattu en bord de chemin. À son pied, on aperçoit des dégâts dans l'écorce qui ont potentiellement été causés par la précédente exploitation. C’est tout le paradoxe de ce schéma : par précaution, on décide de couper des arbres précédemment abîmés par une exploitation antérieure avec le risque de créer de nouveaux dégâts. En évitant d'exploiter une zone destinée à la nature, on sortira de ce cycle d’intervention continue.
Voici un arbre destiné à être abattu en bord de chemin. À son pied, on aperçoit des dégâts dans l'écorce qui ont potentiellement été causés par la précédente exploitation. C’est tout le paradoxe de ce schéma : par précaution, on décide de couper des arbres précédemment abîmés par une exploitation antérieure avec le risque de créer de nouveaux dégâts. En évitant d'exploiter une zone destinée à la nature, on sortira de ce cycle d’intervention continue. ©Michel Fautsch

>>> Les photos ont été prises par Michel Fautsch. La photo générale de présentation représente un des 250 hêtres marqués pour être abattus. Il n'a en apparence aucun défaut qui puisse compromettre sa stabilité. La hauteur du fût laisse par contre présager d'un bon prix de vente.