Hommage au long combat des femmes sud-africaines pour la démocratie

Le combat pacifique des femmes sud-africaines pour une société égalitaire et une démocratie non-sexiste peut, par son caractère inclusif, ses idéaux, ses méthodes et ses stratégies d’action, inspirer utilement d’autres sociétés à travers le monde.

Hommage au long combat des femmes sud-africaines pour la démocratie
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Contribution externe

Une carte blanche de Roger Koudé, Professeur de Droit international, Titulaire de la Chaire Unesco "Mémoire, Cultures et Interculturalité" à l’Université catholique de Lyon (1).

Dans le cadre de la « Décennie Nelson Mandela pour la Paix » (2019-2028), instituée par les Nations Unies, il paraît capital de revenir sur l’un des pans importants de la lutte contre l’apartheid. Il s’agit du long combat des femmes sud-africaines pour une démocratie multiraciale, inclusive et non-sexiste, par la résistance à l’apartheid depuis son institutionnalisation en 1948 jusqu’à son abolition en 1994. Il sied de rappeler que l’apartheid, qui est un avatar tropical du nazisme, a été déclaré « crime contre l’humanité » par la Résolution 3068 XXVIII de l'Assemblée générale des Nations Unies, du 30 novembre 1973.

En effet, c’est en connaissance de cause que l’Afrique du Sud commémore chaque année l’un des actes fondateurs majeurs de la lutte contre l'apartheid, survenu le 9 août 1956. Ce fut le fameux rassemblement des femmes devant les Union Buildings à Pretoria, le siège du gouvernement sud-africain. A ce rassemblement citoyen, ce fut un peu plus de 20 000 femmes de toutes origines (noires, indiennes, métisses et blanches) et de toutes conditions sociales qui protestèrent ensemble, et dans la discipline, contre l’imposition des « pass » aux femmes.

Le rassemblement des femmes sud-africaines du 9 août 1956 est marqué d’une pierre blanche dans l’histoire mouvementée de ce pays et est d’ailleurs considéré comme étant l’une des étapes les plus déterminantes de la lutte contre l’apartheid en Afrique du Sud.

Il sied également de préciser que, outre la dureté et la brutalité sans équivalent des lois ségrégationnistes de l’apartheid qu’elles ont su braver courageusement et pacifiquement, les femmes sud-africaines ont surtout montré leur grande capacité à transcender tous les clivages (raciaux, ethniques, culturels, religieux, sociaux, etc.) pour faire face ensemble à un système d’oppression qui leur était doublement préjudiciable, d’abord en tant que femmes et ensuite citoyennes. En effet, le système oppressif d’apartheid, qui a prévalu en Afrique du Sud (et dans une partie de l’Afrique australe) durant plus de quatre décennies, était non seulement ségrégationniste et raciste, mais il était également profondément et intrinsèquement sexiste !

Dès les premiers actes du système d'apartheid, les femmes sud-africaines se sont mobilisées au-delà de tous les clivages pour préserver l'autorité du South Africa Act (la Constitution d'Afrique du Sud d'alors). Le rôle des femmes dans la lutte contre l'apartheid s'est observé certes au travers de tous les mouvements anti-apartheid et dans tous les domaines, qu'il s'agisse des formations politiques, de la lutte armée, des syndicats, de la résistance culturelle, artistique, littéraire, etc. Mais la dimension proprement féminine du combat contre le système d'apartheid en Afrique du Sud a pris corps, principalement au travers de deux initiatives désormais inscrites en lettres d'or dans les annales de la lutte anti-apartheid. Il s'agit du mouvement Black Sash et de la Marche des femmes ( Women's March ) du 9 août 1956.

Le Black Sash: l’un des symboles emblématiques de la résistance de la population blanche à l’apartheid

Le mouvement féminin Black Sash (« écharpe noire ») était d'abord connu à l'origine sous l'appellation de Woman's Defence of the Constitution League . Fondé en 1955 par la militante Jean Sinclair et d'autres femmes blanches (majoritairement des anglophones, issues de la classe moyenne et aisée), ce mouvement citoyen va d'abord s'opposer entre autres aux réformes électorales en cours qui visaient notamment à renforcer le poids politique du Parti national de Johannes Strijdom, le successeur de l'architecte de l'apartheid : Daniel François Malan.

Durant plus de quatre décennies, le Black Sash sera l'un des symboles les plus emblématiques de la résistance de la population blanche à l' apartheid . Aussi le Black Sash allait-il par la suite s'opposer à toutes les mesures prises dans le cadre de la mise en œuvre des lois piliers de l'apartheid, dont les fameux laissez-passer imposés aux populations noires.

Outre Jean Sinclair qui était la fondatrice et la figure emblématique du Black Sash , les noms des personnalités tout aussi connues comme Ruth Foley, Elizabeth McLaren, Tertia Pybus, Jean Bosazza, Helen Newton-Thompson, etc., restent intimement liés à ce mouvement blanc et anti-apartheid.

La Marche des femmes : un exemple de solidarité féminine face au racisme et au sexisme

La Marche des femmes, du nom du mouvement de protestation du 9 août 1956, était une initiative féminine multiraciale en vue d'une société égalitaire, démocratique, inclusive mais également non-sexiste. En effet, c'est toujours la mise en œuvre des lois ségrégationnistes de l'apartheid, notamment celles visant à établir un contrôle strict sur les déplacements des travailleurs noirs et de leurs familles, par le biais des autorisations préalablement délivrées par le ministère du travail, qui a provoqué le mouvement du 9 août.

Déjà très active lors de la rédaction de la Charte de la Liberté de 1955, de par son travail sur les sujets bien précis relatifs au logement, à l'éducation, à l'égalité de rémunération et à l'égalité des droits en matière de propriété, etc., la Fédération des femmes d'Afrique du Sud a été la cheville ouvrière de la Marche du 9 août 1956. Il s'agit d'une organisation multiraciale anti- apartheid , comprenant notamment la Ligue des femmes du Congrès national africain ( Anc ).

Il est à préciser que le choix de la date du 9 août pour organiser la Marche des femmes était purement conjoncturel. En effet, pour mobiliser le maximum de marcheuses, il fallait opter pour le jeudi qui était traditionnellement le jour de repos hebdomadaire pour les domestiques noirs.

Issues de toutes les catégories raciales d'Afrique du Sud, chose peu ordinaire sous le système d'apartheid, les manifestantes auront marqué les esprits par leur sens aigu de la discipline et de l'organisation, la pertinence de leurs revendications en tant que citoyennes, etc. mais également toute la symbolique du mouvement. Ainsi, outre les tenues traditionnelles des femmes noires et indiennes, facilement remarquables, les couleurs du Congrès national africain , etc., c'est surtout le caractère strictement féminin et multiracial de ce mouvement citoyen, symbolisé entre autres par le fait que certaines domestiques noires portèrent sur le dos les enfants blancs de leurs employeurs, qui fera tache d'huile.

Toujours sur le plan symbolique, il faut retenir les chants choisis par les marcheuses, en particulier Nkosi Sikelel'iAfrika (l'hymne du Congrès national africain, devenu l'hymne national de la « Nouvelle Afrique du Sud » depuis la fin de l'apartheid en 1994) et Wathint' abafazi, Strijdom ! (« Quand vous frappez les femmes, Strijdom ! »). Tout cela pour dénoncer la nature non seulement raciste et ségrégationniste mais également les pratiques ouvertement sexistes du régime d'apartheid, alors dirigé par le Premier ministre Johannes Strijdom.

C'est donc à juste titre que la date du 9 août est célébrée en Afrique du Sud comme la Journée nationale de la Femme et que, pour immortaliser à jamais la Marche des femmes contre l'apartheid, un monument lui soit dédié au sein même des Union Buildings depuis le 9 août 2000.

Le combat pour une démocratie véritablement égalitaire, inclusive et non-sexiste reste toujours d'actualité en Afrique du Sud

Pour conclure, il est important de préciser qu'en dépit de la position plutôt importante des femmes dans la nouvelle société sud-africaine postapartheid, tant dans la sphère politique que dans les autres domaines de la vie publique, le combat pour une démocratie véritablement égalitaire et non-sexiste reste cependant d'actualité. En tant que tel, il fait partie des défis majeurs pour la jeune « Nation arc-en-ciel ».

Par ailleurs, le combat pacifique des femmes sud-africaines pour une société égalitaire et une démocratie non-sexiste peut, par son caractère inclusif, ses idéaux, ses méthodes et ses stratégies d'action, inspirer utilement d'autres sociétés à travers le monde. Cet exemple d'engagement féminin pour la démocratie peut surtout inspirer les sociétés qui sont aujourd'hui confrontées au défi de la démocratie inclusive, notamment au sens de la pleine participation de toutes les communautés nationales à la gestion des affaires de leurs pays.

Le modèle du féminisme sud-africain peut aussi inspirer utilement d'autres sociétés, dans leurs aspirations légitimes à la démocratie non-sexiste, où les femmes ne seraient plus des faire-valoir au travers des calculs politiques et politiciens, mais des actrices à part entière de la transformation de leurs sociétés respectives.

>>> (1) Son dernier ouvrage, intitulé Discours sur la Paix, la Justice et les Institutions efficaces, est publié aux Éditions des Archives Contemporaines (Paris, 3/2021), avec la préface du Docteur Denis Mukwege, Prix Nobel de la Paix 2018.

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