"Je vous avoue avoir appris à mes chiens à uriner contre les trottinettes jetées sur nos trottoirs"

Mon vécu de piéton lambda dans une ville qui ne l’aime pas, m’indique que ces trottinettes procurent un sentiment de liberté et d’anonymat exacerbant le comportement déjà lamentable du belge au volant. Voici un constat et cinq propositions pour changer les choses.

"Je vous avoue avoir appris à mes chiens à uriner contre les trottinettes jetées sur nos trottoirs"
©FLEMAL JEAN-LUC
Contribution externe

Une chronique urbaine de Dominique Warreyn, piéton et Bruxellois "lambda".

Scène #1: Trottoir de l'avenue de Cortenbergh en direction du rond-point Schuman. Un livreur UberEats en trottinette électrique déboule à contre-sens, zigzaguant entre les deux femmes quelques mètres devant mon ami et moi. Ratant son zag, il tente de forcer le passage et s'enfonce entre nous deux. Il ne s'arrête pas, ne freine pas. Je le retiens par son sac à dos cubique; loin de s'excuser, il m'insulte, le poing fermé.

Scène #2 : Parc du Cinquantenaire, sur le temps de midi. Deux trottinettes slaloment entre les gens se promenant le long du sentier liant Schuman à Mérode. Deux vieilles dames brusquées se plaignent. "Mais ta gu…., pouf….e!" Les deux jeunes arrivent à ma hauteur. Je leur demande s'ils n'ont pas honte de traiter ainsi des personnes âgées. "Va t'faire enc…., fils de p…!"

Scène #3 : Le piétonnier du centre-ville. Littéralement sous la banderole invitant les deux roues à laisser la priorité aux piétons, une trottinette me cogne l'épaule par derrière, évitant de justesse un vieil homme sur ma gauche. Ceci, à vingt mètre d'une camionnette de la police. Ils n'ont rien vu, m'affirment-ils. Je lève la tête et regarde la banderole. "Pas d'excuse", est-il écrit.

Cinq propositions

Les trottoirs de notre ville deviendront-ils un jour un îlot de sécurité pour nous, piétons? Ces scènes ordinaires, toutes vécues en l'espace de deux semaines, assombrissent une réalité déjà bien triste pour la marche à pied, mode de déplacement pourtant le plus écologique et inoffensif. Depuis l'éruption incontrôlée de ces engins silencieux pouvant atteindre 25km/h sur nos trottoirs, les trottinettes nous frôlent et nous frottent, déboulent dans notre dos sans crier gare, zigzaguant entre nous, nos enfants, et nos animaux de compagnie. Et ce, en toute impunité. Mon vécu de piéton lambda dans une ville qui ne l'aime pas, m'indique que ces engins procurent un sentiment de liberté et d'anonymat exacerbant le comportement déjà lamentable du belge au volant (l'UE nous place dans le dernier tiers de son classement en matière de sécurité routière, derrière la France, l'Espagne, le Portugal, et l'Italie…). Les vieilles personnes de mon quartier en ont peur, et mon cœur se pince à chaque fois que ma voisine poussant son landau doit descendre sur la rue pour contourner les trottinettes abandonnées lui barrant le passage sur le trottoir. Sur notre trottoir.

Solution que personne n’a demandé à un problème que personne ne peut décrire au-delà du “Y’a trop de voitures à Bruxelles!”, les trottinettes n’aident ni à désengorger la petite ceinture, ni à raccourcir les files sur le Ring, ni même à améliorer la qualité de l’air dans nos quartiers. Oui, la voiture est un problème majeur; mais de déplacer ce problème de la route vers le trottoir n’est qu’un bricolage de plus masquant à peine le manque cruel de politique ambitieuse et courageuse de notre capitale. Présentée par Bruxelles Mobilité comme une solution alternative, on se demande de quoi au juste elle est l’alternative, si ce n’est à la civilité.

Alors voilà, je m'adresse à vous. Parce que dans notre marché aux puces constitutionnel, je ne sais plus qui fait quoi. Quand tout le monde est un peu responsable, personne n'assume ses responsabilités. Et au laisser-aller à la belge de prendre le dessus.

Pourtant, le bon sens nous crie qu’il faudrait 1) bouter les trottinettes hors des trottoirs, 2) les interdire des parcs et des zones dans lesquelles nos chiens peuvent courir librement, 3) rendre leurs fabricants légalement responsables de tout dépôt sauvage sur nos trottoirs, 4) développer un moyen pour identifier les conducteurs sauvages ainsi qu’une méthode pour les piétons victimes de leur comportement de les signaler, et 5) rendre une réussite à une examen du code de la route obligatoire pour les deux roues, ne fut-ce que pour leur rappeler qu’un piéton est un usager faible et non pas une porte de slalom. En proposition bonus, rendons le piétonnier du centre ville… aux piétons.

Dans l'attente de vous lire, je continue à récolter insultes, tentatives d'intimidation, et autres sourires bobo-débiles pour avoir osé demander de ne pas mettre ma santé en péril. Parce que Bruxelles est aussi ma ville. Et je vous avoue sans honte avoir depuis peu appris à mes chiens à ne plus uriner contre les arbres, mais contre les trottinettes jetées sur nos trottoirs. Non pas par esprit de rebellion ou de contradiction, mais parce que cela me fait du bien. Ainsi qu'à mes chiens.

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