Une ombre d’apocalypse se lève sur l’Europe

La détérioration irréversible de l’environnement menace la planète et trois visions du monde sont en concurrence. Dans ce contexte, et alors qu’elle joue sa survie, l’Europe a pour responsabilité morale le franchissement rapide du seuil vers une Union politique.

Une ombre d’apocalypse se lève sur l’Europe
©Blaise Dehon
Contribution externe

Une opinion de Pierre Defraigne, ancien directeur exécutif du Centre Madariaga-Collège d’Europe. Directeur général honoraire à la Commission européenne.

La détérioration irréversible de l’environnement nimbe d’une ombre d’apocalypse et obscurcit l’avenir de l’humanité. Elle suscite chez une partie de la jeunesse occidentale un désarroi qui tient à la fragilité des institutions de l’Europe et à la pusillanimité de ses dirigeants.

L’impréparation de l’Europe aux menaces qui pèsent sur le monde tient d’abord au fait qu’elle visait au départ deux risques majeurs : la reconstruction d’après-guerre et la menace soviétique. L’arrimage aux États-Unis va assurer un rattrapage de productivité et une sécurité stratégique. En contrepartie, l’Europe va s’en remettre aux États-Unis pour son modèle industriel et pour sa politique étrangère. Le marché intérieur n’est que le moteur principal de l’intégration. L’euro marque à la fois une avancée de l’intégration et une tentative d’affirmation de souveraineté formelle vis-à-vis du dollar. Las, incomplet, l’euro est destiné à jouer le challenger toujours perdant face au dollar.

Le transatlantisme a certes renforcé les institutions démocratiques des deux côtés de l’Atlantique, mais il a vidé de part et d’autre le débat politique de son contenu. Les idées politiques ont cédé la place à la confrontation des hommes via les réseaux sociaux et, du côté américain, l’argent a évincé les valeurs. L’individualisme a miné la cohésion, condition de la démocratie, et l’argent a pris la place des valeurs. L’Amérique a transformé l’Europe et c’est tout le camp occidental qui s’en trouve moralement affaibli. Trop d’intérêts économiques, culturels et stratégiques forment une trame solide entre Washington et Bruxelles, mais l’alliance a perdu de sa légitimité. Tel est le contexte dans lequel l’Europe affronte trois défis : le réchauffement climatique, la possibilité d’une deuxième guerre froide - avec la Chine cette fois - avec le remplacement des Nations unies par le front des démocraties alliées sous leadership américain.

La mort de la planète

La démocratie occidentale s’est dotée d’un système technologique exceptionnellement performant. Ce système technologique a accompli d’immenses progrès pour l’humanité et, ce faisant, l’a emporté sur la démocratie. La logique du marché l’emporte désormais sur celle de la démocratie.

La révolution industrielle marque l’entrée dans l’Anthropocène et a ainsi signé la mise à mort à terme de la planète. Le réchauffement de la planète et la destruction de la biodiversité ont déjà bien commencé. Les premiers signes apparaissent et pèsent déjà sur notre quotidien à travers les incendies et les inondations. La terre qui était gratuite pour l’homme se fait aujourd’hui une ressource coûteuse. Un temps de pénurie s’ouvre brusquement, contrepartie de notre gaspillage. Les inégalités n’empêcheront pas les plus riches d’y échapper.

Une inversion est-elle possible par les forces jointes de l’innovation technologique et de la décision démocratique ? L’affaire se joue aujourd’hui : les forces de l’Europe arriveront-elles à peser d’un poids suffisant et guider ainsi le monde dans le sauvetage de la planète à travers un multilatéralisme authentique ?

Trois visions du monde en concurrence

Alors que l’unité du monde conditionne le succès de la bataille pour le climat, l’Amérique voit le multilatéralisme non plus comme les Nations unies, mais comme un ordre du monde qu’elle domine de son hégémonie stratégique. L’alliance des démocraties qui verra le jour en décembre 2021 à l’initiative de Joe Biden devrait servir de structure institutionnelle à cette nouvelle force d’influence et d’intervention dans le monde. Elle ignorera sans doute les prétendues démocraties du Golfe ou d’Amérique centrale, mais sera avant tout dirigée contre la Chine de manière à prévenir sa montée en puissance technologique et militaire. La Chine est sûrement une menace par le fait du nombre et de son appétit insatiable pour les ressources naturelles. En réalité, elle est redoutée pour son modèle de développement. C’est le miracle chinois qui fait peur par la longueur et l’ampleur de sa transformation. Mais l’Occident feint d’attribuer le succès chinois à son caractère répressif et dès lors met l’accent sur les infractions aux droits de l’homme ; elle prête aussi à la Chine l’ambition impérialiste qui a prévalu notamment aux États-Unis tout au long de la période coloniale.

Cette querelle justifierait, quoiqu’il en dise, selon Joe Biden, une nouvelle guerre froide. Cette idée est absurde, car il s’agit d’abord d’arrêter la destruction de la planète et tous les États continentaux doivent apporter leur concours à cette tâche vitale. Sauver la planète ne suffit cependant pas.

Il faudra en outre répartir équitablement les coûts des pénuries et de la neutralité carbone à l’échelle de la planète pour prévenir les guerres continentales et les migrations massives entre continents, notamment de l’Afrique vers l’Europe.

L’Europe sur la voie de la désintégration au moment le plus critique

L’heure a sonné le temps de la mise à l’épreuve des structures institutionnelles de l’UE. Bloquée par le véto, en passe de renoncer à la suprématie du droit communautaire sur le droit national, dépourvue d’une véritable monnaie et privée d’une défense autonome, l’UE s’engage aujourd’hui dans la guerre du désendettement interne. Alors qu’il n’existe pas de mécanisme de solidarité entre pays industrialisés et pays à la traîne, la course au désendettement post-Covid vient compliquer les tensions structurelles entre États-membres et, du coup, met en question le statut international de l’euro face au dollar. En effet, le bilan de la BCE est accablé de créances douteuses tandis que la Fed américaine, certes surdimensionnée, déborde de créances solides et riches. La bataille de la monnaie internationale est donc gagnée par Washington. Avec l’effacement de l’euro, c’est la survie de l’UE qui se joue dorénavant. Son échec priverait le monde d’une puissance fédératrice et multilatérale dans la lutte contre le réchauffement climatique.

La responsabilité morale de l’Europe commande le franchissement rapide du seuil vers une Union politique. L’Union politique signifie être porteur de l’héritage civilisationnel. L’Europe-marché se meurt. L’Europe de l’Esprit doit prendre le relais.