Comment les libéraux peuvent-ils répondre aux extrêmes de droite et de gauche?

Ces extrêmes sont passés d’amateurs à pros de la communication.

Comment les libéraux peuvent-ils répondre aux extrêmes de droite et de gauche?
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Contribution externe

Une carte blanche de Zsolt Enyedi, Professeur de sciences politiques à l'Université d'Europe centrale de Budapest (CEU) et chercheur principal de l'Institut de la démocratie de la CEU.

Les récentes élections, notamment en République tchèque, en Allemagne et en Norvège, laissent penser que la vague de populisme a atteint son apogée en Europe. Les partis centristes, qui représentent généralement une certaine version du libéralisme, ont réussi à se débrouiller pour conserver le soutien du public. Mais les problèmes à l’origine de l’insurrection populiste en Europe sont toujours présents, et nombre de ses visages se transforment au lieu de disparaître.

Amateurs devenus pros

Le populisme est généralement considéré comme un phénomène négatif, transitoire et perturbateur. Cela s’explique en partie par le fait que, dans la période qui a suivi la Seconde Guerre mondiale, les populistes avaient tendance à être des amateurs. Récemment, cependant, un certain nombre de partis autoritaires ont commencé à rallier à leur cause des donateurs, des directeurs de campagne, des avocats et des personnes au sein du gouvernement. Ces bailleurs de fonds ont changé la donne et donné un aspect plus professionnel à leurs opérations, en investissant dans des institutions de socialisation, en ayant accès à des contacts internationaux et en forgeant des alliances géopolitiques.

Les libéraux, qui sont enclins à l’autoflagellation, ont reconnu bon nombre des erreurs politiques qu’ils ont commises dans le passé. La négligence des sentiments nationaux et l’insensibilité à l’égard du sort des perdants de la mondialisation figurent en bonne place sur la liste. Mais ils continuent d’osciller entre deux stratégies tout aussi dangereuses l’une que l’autre. La première consiste à se concentrer sur des questions qui touchent des groupes minuscules de la société. La seconde, généralement adoptée lorsque la première s’avère désastreuse, consiste à partir du principe que les citoyens ordinaires ne se préoccupent que des conditions matérielles.

Ils auraient tout intérêt à observer leurs adversaires. Par exemple, les populistes, tout en jouant la carte de la nostalgie, captent l’imagination des citoyens en suscitant des débats sur l’avenir : un avenir rempli de dangers apocalyptiques. Jouer sur la peur a mauvaise réputation, mais c’est une stratégie tout à fait légitime. Si la politique a une fonction, c’est précisément celle de nous aider à éviter les catastrophes futures.

La principale catastrophe annoncée par les populistes est le conflit multiculturel et la perte d’identité nationale. De nombreux citoyens considèrent ces dangers comme réels et, bien qu’ils soient critiques à l’égard du mouvement autoritaire, ils voient souvent les insurgés autoritaires de leur pays comme des contrepoids à une évolution sociale rapide.

Aujourd’hui, le discours antipopuliste présente un danger équivalent : le changement climatique. Mais même si les conséquences politiques, nées des craintes d’un changement climatique rapide, deviennent de plus en plus puissantes, nous sommes encore loin d’une restructuration de notre espace politique. Les préoccupations climatiques motivent les jeunes générations et non les plus anciennes. Ceci est un problème car, dans la plupart des pays, les jeunes sont peu nombreux à voter. Cela a pour conséquence supplémentaire que le discours universaliste et cosmopolite, auquel adhèrent les jeunes générations, risque de rester en marge de l’élaboration des politiques nationales pendant un certain temps. Les identités nationales ne sont pas près de disparaître, et les libéraux doivent rappeler aux gens la compatibilité fondamentale entre le libéralisme et le patriotisme.

Atteindre le citoyen moyen

Afin d’atteindre le citoyen moyen, les libéraux doivent expliquer comment la sécurité personnelle et la continuité culturelle seront préservées à l’avenir. Ils doivent également identifier l’autoritarisme comme étant la source des conflits, plutôt que leur solution. Il se peut que nous ayons devant nous un scénario dramatique d’affrontements culturels et interculturels, mais les catalyseurs d’un tel scénario sont ceux-là mêmes qui se montrent les plus inquiets - les populistes, comme Matteo Salvini, Marine Le Pen, Viktor Orban, Narendra Modi et Donald Trump.

Un autre aspect sur lequel les libéraux peuvent apprendre des populistes est la rhétorique du respect de soi. Bien que les références à la souveraineté nationale puissent servir les intérêts des dirigeants corrompus en les protégeant de la critique de l’auto-glorification, des violations des droits de l’homme et leur contrôle de la liberté de la presse, les électeurs entendent la voix de quelqu’un qui ne reçoit pas d’ordres et qui ne capitule pas face aux processus sociaux impersonnels. Viktor Orban, par exemple, cultive le mythe de l’Europe centrale comme une région capable de rajeunir la politique européenne et d’aller de l’avant sans attendre Bruxelles. Le contenu de cette rhétorique est réactionnaire, mais le format a un énorme potentiel.

La liberté, point

En définitive, la meilleure ligne de conduite pour les libéraux est de rester fidèles à leurs valeurs fondamentales, telles que la liberté. La protection de la liberté représente un rejet de l’extrême droite, mais aussi de l’extrême gauche. Il est vrai que les libéraux devraient prendre la question de l’égalité plus au sérieux que par le passé, mais ils devraient aussi dire ouvertement qu’imposer des visions radicales de la justice sociale aux citoyens, tout en restreignant leur liberté d’expression, est une idée inacceptable, même si elle émane de jeunes progressistes bien intentionnés. Ils devraient continuer à nous rappeler que le respect de l’autre est une vertu, mais que l’on a le droit de s’exprimer librement, que l’on soit respectueux ou non.

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