Malgré ses ambitions vertes, l’accord budgétaire aggrave le définancement du rail

D’un côté, le gouvernement communique sur un nouveau budget d’investissement ferroviaire de 250 millions d’euros. Mais, de l’autre, il acte une diminution progressive de 41 millions d’euros par an de la dotation de fonctionnement d’Infrabel.

Malgré ses ambitions vertes, l’accord budgétaire aggrave le définancement du rail
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Contribution externe

Une carte blanche de Anne-Sophie Bouvy, chercheuse en droit, UCLouvain; Louise Hoon, chercheuse en sciences politiques, VUB; François-Xavier Lievens, chercheur en droit, UCLouvain; Olivier Malay, docteur en économie, ULB; Mathieu Strale, docteur en géographie, ULB; Jonas Van der Slycken, docteur en économie, UAntwerpen.

Au sein de la majorité fédérale, tout le monde souhaite donner un nouveau souffle au rail belge. Le président du MR bruxellois, David Leisterh, veut plus de lignes de trains. Le ministre fédéral de la Mobilité Écolo, Georges Gilkinet, veut des trains toutes les dix minutes autour des grandes villes. Le président du PS, Paul Magnette, souhaite quant à lui rendre les transports en commun gratuits.

Pourtant, on peine à voir les concrétisations de ces intentions. Début 2021, 44 guichets de gare ont été fermés. Plus récemment, le 9 septembre, le gestionnaire des infrastructures Infrabel a tiré une sonnette d’alarme : si l’on continue les coupes budgétaires, plusieurs lignes devront être fermées (Charleroi-Couvin, Termonde-Lokeren, notamment). Enfin, ce 8 octobre, les cheminots ont déclenché une grève spontanée. En cause ? Le personnel a été réduit de 41.000 à 28.000 travailleurs en vingt ans, et le sous-effectif pousse les chemins de fer à refuser aux cheminots la récupération de 116 000 journées d'heures supplémentaires prestées. Les directions ferroviaires veulent les payer, mais le personnel refuse parce qu'ils préfèrent préserver l'équilibre travail/vie privée et familiale plutôt que d'accepter incidemment une hausse structurelle du temps de travail.

Le rail belge est dans une situation de sous-financement aiguë. Depuis les années 1980, les gouvernements successifs y ont fait des économies linéaires. Sur cette période, la part de la richesse produite en Belgique consacrée au rail a ainsi été divisée par deux. Rien que depuis l’année 2000, les chemins de fer ont subi plus de 25 milliards de coupes dans leurs budgets d’investissements. De nombreux chantiers ont été ralentis, dont l’emblématique RER bruxellois. Au bout du compte, les cheminots et les usagers, mais aussi tous les Belges qui subissent une mobilité dégradée, sont les perdants de ces choix politiques. Si la Belgique a été le premier pays du continent européen à développer des chemins de fer et a servi de modèle partout dans le monde, elle ne fait aujourd’hui plus rougir personne.

Le définancement se poursuit…

Le conclave budgétaire qui s’achève poursuit sur la même voie. D’un côté, le gouvernement communique sur un nouveau budget d’investissement ferroviaire de 250 millions d’euros sur la législature. Mais, de l’autre, il acte une diminution progressive de 41 millions par an de la dotation de fonctionnement d’Infrabel. Cela revient à lui retirer 255 millions d’ici à 2028, ou 420 millions d’euros d’ici à 2032. Dès lors, ces coupes budgétaires dépassent à moyen terme le refinancement effectué. Malgré l’annonce d’investissements, c’est donc une poursuite de l’austérité budgétaire dans le rail qui s’opère.

…malgré de nombreux arguments…

Pourtant, de nombreuses raisons existent pour faire du transport ferroviaire une priorité politique. D’un point de vue écologique d’abord, le rail est l’outil par excellence pour transporter beaucoup de monde et de marchandises en émettant peu de CO2. D’un point de vue social ensuite, les chemins de fer permettent à une large frange de la population de se déplacer aisément, et ce à condition de maintenir un bon maillage du territoire (rappelons que le réseau est passé de 10 000 km de voie à 3 500 km en cinquante ans). L’aspect social peut encore être renforcé si l’on rend les transports en commun gratuits, afin de permettre à toutes et tous de se déplacer indépendamment de leurs revenus. D’un point de vue économique, enfin, renforcer le rail permet de réduire les bouchons et de consolider le rôle de la Belgique comme plaque logistique. Le 15 septembre dernier, les fédérations patronales et Infrabel ont d’ailleurs sorti un rapport "Rail Roadmap" en ce sens, appelant à développer davantage le transport de marchandises par train.

…et de nombreux moyens

Si les raisons de refinancer le rail ne manquent pas, il faut se mettre d’accord sur les sources budgétaires. La Belgique est un des pays les plus riches du monde : nous ne manquons pas de moyens. La question est de savoir s’ils sont bien utilisés. Le 3 octobre, le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ) a révélé que 1 200 Belges pratiquaient l’évasion fiscale, dont plusieurs familles les plus riches du pays. Lutter contre l’évasion et la fraude fiscales est une des manières de dégager des moyens pour des investissements. Une autre manière serait de mieux allouer les fonds publics actuels. En Belgique, entre 2 et 3 milliards d’euros (selon les estimations) sont consacrés chaque année au financement des voitures de société. Le gouvernement fédéral défend un "verdissement" du dispositif, en réservant ces subsides à l’achat de voitures électriques. Mais cela ne règle ni les problèmes de mobilité ni le fait que 82 % des voitures de société bénéficient aux 30 % des plus fortunés. Nous avons besoin d’une réforme d’une toute autre ampleur. La moitié des subventions aux voitures de société pourrait refinancer l’ensemble des transports en commun. Et l’autre moitié permettrait même de rendre leur accès gratuit.

Aujourd’hui plus que jamais, il est nécessaire d’investir dans une mobilité plus propre et plus accessible. L’urgence climatique, les besoins criants de moyens humains et financiers pour préserver les chemins de fer et la demande croissante en transports doivent nous pousser à agir. Au-delà des paroles et des bonnes intentions, des actes sont indispensables. Plutôt que de reprendre de la main droite ce qui est donné de la main gauche, le rail a besoin d’investissements conséquents.

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