Un an après sa mort, Samuel Paty nous invite à combattre la complaisance et à défendre la nuance

Aujourd'hui, "La tolérance [a atteint] un tel niveau que les personnes intelligentes [sont] interdites de toute réflexion pour ne pas offenser les imbéciles", nous prévenait déjà Dostoïevski

Un an après sa mort, Samuel Paty nous invite à combattre la complaisance et à défendre la nuance
©AFP
Contribution externe

Une carte blanche de Sofia Injoque Palla, professeure de français et d'espagnol à l'Athénée Royal de Pont-à-Celles.

Voilà un an que sa tête a roulé sur la lâcheté et le mépris d'un État et d'une institution qui l'ont abandonné. Voilà un an que Samuel Paty, en payant de sa vie, a donné sa dernière leçon. Ni apôtre ni ennemi d'aucun dogme, ce professeur d'histoire et géographie était curieux de toutes les croyances et ouvert à tous les horizons ; il était respectueux des opinions adverses et critique envers les certitudes délétères. En cela, il incarnait remarquablement l'esprit des Lumières, qui sans être la panacée des maux de l'humanité, permet au moins à tout un chacun de déconstruire les idéologies mortifères à l'aide de l'outil le plus précieux dont la nature a doté notre espèce : la raison.

Le monde est devenu fou d’avoir perdu la raison

16 octobre 2020. Le mensonge d’une collégienne a allumé la mèche d’un engrenage infernal que les réseaux sociaux ont entretenu, alimenté et amplifié jusqu’à la barbarie exercée sur Samuel Paty à quelques centaines de mètres de sa salle de classe. Le monde est devenu fou d’avoir perdu la raison. Une caricature vulgaire équivaut à de la pornographie : une plainte a été actée. La prévenance du professeur envers les élèves les plus susceptibles est perçue comme une discrimination à leur égard : les victimes sont offusquées. L’ironie devient de la haine, la critique, une injure : il l’a bien cherché. Dans ce monde sans nuance pressenti par Dostoïevski, où la complaisance et le clientélisme politiques font loi, « la tolérance [a atteint] un tel niveau que les personnes intelligentes [sont] interdites de toute réflexion pour ne pas offenser les imbéciles ». Dans ce cauchemar orwellien, « l’ignorance c’est la force ».

La nécessaire humilité

Je pense que l’éducation, avec la justice et la santé, doit être au centre des projets de société.

L’enseignement est la plus noble des fonctions et c’est un honneur d’y être investie. Après être passée par les bancs de l’école, mes yeux, mon cœur et mon esprit se sont ouverts, touchés par les savoirs et les valeurs transmis par mes professeurs du primaire jusqu’à l’université. Outre la connaissance partagée, ce sont eux et elles, en tant que personnes, qui m’ont profondément marquée. La jeune immigrée que j’étais a pu se construire et s’intégrer grâce à ces modèles d’altruisme, de générosité et de tolérance. L’adulte que je suis poursuit péniblement mais sans relâche la quête de cet humanisme éclairé. L’enseignante que je m’efforce d’être ne cesse de puiser dans l’inspiration de ses maîtres afin de transmettre, à mon tour, des savoirs, des valeurs et des outils pour développer l’intelligence de mes élèves envers qui vont tous mes devoirs. La plus belle des leçons que j’ai reçue est celle qui me plonge dans l’humilité de ma condition. À l’instar de Socrate, tout ce que je sais, c’est que je ne sais rien.

L’Homme est faillible, comme l’affirme Stuart Mill lorsqu’il écrit qu’«aucun être humain ne peut être sûr d’avoir raison». Par conséquent, les opinions devraient être étayées sur des arguments solides, confrontées à l’expérience du réel, issues d’une réflexion saine et honnête au seul service de la vérité et du bien-être général.

La victimisation habituée au laxisme et à l’impunité accouche de massacres

Pourtant, les idéologies assassinent encore et le relativisme ravage toujours. Toutes les opinions se valent et les plus stupides sont souvent les plus retentissantes. Ainsi, un politicien envisage une augmentation du salaire des profs consécutive à l’allongement des années d’étude si cet avantage est assorti de prestation d’heures supplémentaires et de classes davantage surpeuplées. Absurdité contre bon sens. Mépris pour la réalité du terrain. Insulte à l’encadrement pédagogique des élèves ! Dans un registre beaucoup plus tragique, la parole de victimes autoproclamées vaut de l’or non pour leur pertinence mais pour le statut de qui la profère. Un ignorant offensé s’octroie le droit de riposter en se vengeant et en punissant, drapé de l’indignation du persécuté outragé. La victimisation habituée au laxisme et à l’impunité accouche de massacres. Barbarie contre raison.

L’idéologie est l’inverse de l’intelligence. Elle travestit l’exploitation en travail, la complaisance en tolérance, les profits immédiats en nécessité naturelle, l’ignorance en force. Elle occulte l’ineptie de ses fondements par une propagande fallacieuse qui lui confère le visage de l’évidence. L’idéologie, qu’elle soit religieuse ou politique, est dangereuse si elle est incompatible avec la raison, la liberté et la solidarité humaines. Tout projet de société devrait cibler l’amélioration des conditions de vie de ses citoyens. Et bien que celui-ci soit porté par un gouvernement représentatif, nous ne sommes pas pour autant exemptés de notre responsabilité individuelle dans la construction d’un avenir commun. C’est l’enseignement, à travers les professeurs, qui pourvoit les connaissances et aptitudes essentielles à la compréhension du monde, condition sine qua non à une participation au changement de celui-ci.

Si, comme le dit Orwell, la liberté consiste «à dire aux gens ce qu’ils ne veulent pas entendre», alors œuvrons à notre émancipation individuelle et collective. Et n’oublions pas la dernière leçon que, voilà un an, monsieur Paty nous a donné par l’absurde et le tragique : l’ignorance ne peut être la force.

Sur le même sujet