Les derniers exercices budgétaires nous laissent un dangereux sentiment d'impuissance et d'inefficacité

On titre sur l’Etat qui croûle sous la dette et on annonce le Titanic budgétaire. Mais on oublie que dans ce Titanic ceux qui sont au fond des cales sont déjà en train de se noyer ou le seront bientôt par des inondations incontrôlables comme on en a vu cet été.

Les derniers exercices budgétaires nous laissent un dangereux sentiment d'impuissance et d'inefficacité
©BELGA
Contribution externe

Une carte blanche de Pierre Delandre, Sociologue de la monnaie.

Nos différents gouvernements terminent leur épure budgétaire. Comme souvent en Belgique, pays de gouvernements multipartites issus d’élections à la proportionnelle, il en ressort un saupoudrage de mesures diverses permettant à chaque parti de retourner vers son électorat en lui disant qu’il a obtenu quelque chose mais qu’il a dû concéder autre chose et, qu’en définitive, le résultat est équilibré.

Cet exercice laisse aux citoyens lambdas une double impression, une impression de déjà vu dans la théâtralisation des annonces et une impression de trop peu, de manque de projet ou de vision. A l’heure des « Cop » internationales sur les inquiétants bouleversements climatiques et écroulement de la biodiversité, dangers qui menacent l’humanité, nos modes et conditions de vie, notre santé, nos productions alimentaires ; à l’heure où, concrètement, il faudrait isoler tout le bâti belge, revoir notre politique de transports, réinventer notre agriculture, assurer notre avenir énergétique, assurer nos chaînes d’approvisionnements dont la pandémie a démontré la faiblesse, nos gouvernements nous laisse avec une impression de travail à peine entamé. Aucun défi contemporain n’est saisi à bras le corps et ces chantiers à plusieurs centaines de milliards d’euros sont laissés à l’abandon.

Il se dégage de tout cela une telle impression d’inefficacité, une telle impression d’impuissance du politique que le citoyen s’en détourne. Il y a quelques jours la RTBF annonçait d’ailleurs que « 25% des belges veulent la fin de la démocratie ».

Pourtant, ces dernières années ont montré la force du politique lorsqu’il s’engage dans la résolution des problèmes. Rappelons-nous la crise financière de 2008, la faillite des plus grandes banques belges menaçait notre économie d’effondrement. On en est sorti. Rappelons-nous la phrase « Whatever it takes » de M. Draghi, Gouverneur de la BCE, qui a permis de sauver la zone euro menacée d’éclatement par la mortelle spéculation contre les dettes publiques européennes, la dette grecque en particulier. Rappelons-nous également que nous sortons de cette pandémie de Covid en ayant sauvé des milliers de vies et des milliers d’entreprises grâce à des mesures sans précédents. Grâce à des « mesures non-conventionnelles » pour reprendre une expression utilisée par les banquiers centraux. De belles réussites pour le politique, peut-être pas parfaites, non sans difficultés, tergiversations et atermoiements, mais de belles réussites, quand même !

Aujourd’hui, avec une épure budgétaire loin de l’équilibre, on en revient à parler de dette publique, de déficit, de trajectoire budgétaire. On titre sur l’Etat qui croûle sous la dette et on annonce le Titanic budgétaire. Mais on oublie que dans ce Titanic ceux qui sont au fond des cales sont déjà en train de se noyer ou le seront bientôt par des inondations incontrôlables comme on en a vu cet été. On oublie aussi que sur un bateau, lorsque la cale est inondée, ce sont les ponts supérieurs qui s’enfoncent à leur tour. C’est ce qui arrive lorsqu’il n’y a pas de Capitaine, pas de vision, pas de cap, pas de compas, que 25% de l’équipage est démobilisé et que les passagers du pont supérieur pratique le piratage fiscal. Ces dernières années nous ont appris que les contraintes budgétaires ne sont rien face aux problèmes à résoudre. Il est temps de sortir des ornières intellectuelles, de penser et d’agir « out of the box », de manière non-conventionnelle ou ce sera le Titanic.