Le nombril, premier péril pour la démocratie

Revivifier la démocratie n’impose pas seulement de renouveler les institutions. "La démocratie est d’abord un état d’esprit", affirmait Pierre Mendès France. Or l’égotisme qui nous touche pourrit cet état d’esprit.

Le nombril, premier péril pour la démocratie
©Vince
Contribution externe

Une carte blanche de François-Xavier Druet, Docteur en philosophie et lettres

Une enquête récente pose la question : "Bye bye la démocratie ?" Elle débouche sur un constat : la confiance s’est érodée. Pour 60 % des sondés, les politiques ne sont plus à même de changer quoi que ce soit au quotidien. Un répondant sur trois - un sur deux dans la fourchette des 25-34 ans - juge que le pouvoir serait mieux exercé par un seul leader que par un régime parlementaire.

Si la démocratie représentative semble en capilotade, comment l’expliquer ? Parmi les causes possibles, je voudrais en épingler une, qui me paraît à la fois flagrante et déterminante : l’égotisme ambiant, qui n’est pas sans accointances avec l’égoïsme.

Les graphies des deux mots se confondent presque. Ce qu’ils recouvrent aussi. L’égotisme est défini comme "culte du moi, poursuite trop exclusive de son développement personnel". En langage imagé, propension à se regarder le nombril. Quant à l’égoïsme, c’est "l’attachement excessif à soi-même qui fait que l’on subordonne l’intérêt d’autrui à son propre intérêt". Le second ajoute au premier la conséquence probable : un individualisme outrancier ignore bien vite l’existence et les besoins des autres.

Les Pandora Papers

Témoin le scandale qui relaie plusieurs autres du même tonneau : les Pandora Papers. Des "responsables" politiques de tous bords - dont certains lancent des croisades contre la fraude fiscale - émigrent économiquement, à titre personnel, vers des paradis fiscaux. Manœuvres sciemment illégales ou "seulement" organisées par une ingénierie fiscale amorale. Ces petits malins ne voient plus que leur nombril financier. Leurs intérêts personnels occupent tout leur champ de vision, rétréci par des œillères qui les empêchent de voir à qui et à quoi leur rapacité arrache des ressources plus que nécessaires.

À côté des grosses légumes politiques, nombre d’autres "citoyens", la plupart bien nantis, figurent sur la liste argentée. Leur nombrilisme pécuniaire soustrait des milliards à leurs États respectifs et donc à leurs concitoyens. Ceux-ci ont des raisons de s’en offusquer. Mais, à beaucoup plus petite échelle, combien de ces "petites gens" que nous sommes ont aussi tiré de petites ficelles fiscalement peu orthodoxes ?

Les réseaux sociaux

Autre témoin du même égocentrisme l’ouragan des réseaux sociaux devenus, en un rien de temps, les partenaires les plus intimes d’un nombre incalculable d’êtres humains. Par mille et un détours, l’ego de l’utilisateur des réseaux y est privilégié, stimulé, avivé, tonifié.

L’usage même du smartphone incite chaque ego à se concentrer sur soi plutôt que de s’ouvrir à d’autres. Vous vous promenez en rue. Smartphone en poche, vous vous intéressez aux passants. Un sur deux - au moins - habite son petit écran. À l’arrêt ou zigzaguant, il vit ailleurs que dans la rue, dans un monde rien qu’à lui. Pour lui, vous n’existez pas. Ni personne.

Quant au virus du selfie, qui a frappé à l’envi, il a dû s’échapper d’un laboratoire de l’égotisme. Longtemps, vous photographiiez les autres pour vous souvenir d’eux. Ici, vous êtes entraîné à vous clicher ou à vous filmer vous-même pour vous souvenir de vous. Plus l’on se cliche, plus on se contemple. Jusqu’à parfois convoquer la chirurgie esthétique pour se modeler un autre ego.

Mais c’est surtout dans les propos tenus sur les réseaux que culmine l’égotisme pur et dur. Si moi seul comptais à mes yeux, une pseudo-spontanéité me donnerait tous les droits au gré de mes envies, y compris celui d’insulter, de bafouer, de harceler, puisque l’autre ne serait plus que mon objet. Plus d’un franchissent cette ligne rouge.

Où qu'il se niche, l'égotisme pourrit l'état d'esprit d'une société. Or "la démocratie est d'abord un état d'esprit", affirmait Pierre Mendès France. Bien sûr que les rouages de l'institution ont leur rôle à jouer et qu'il faut les rendre efficaces. Mais la démocratie, "pouvoir du peuple", est avant tout une affaire de personnes. Elle repose tout entière sur les personnes - et donc sur leur qualité.

Avant de se lancer dans des décryptages institutionnels, pourquoi le nombriliste inquiet du grippage de la démocratie ne demanderait-il pas, en priorité, des comptes à son nombril ?

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