Inondations : à quand une commission d’enquête au fédéral pour établir la vérité ?

Les personnes qui ont tout perdu les 14 et 15 juillet, jusqu’à la vie parfois, sont en droit de connaître la vérité. Or, beaucoup de questions qui se posent sont directement connectées au niveau de pouvoir fédéral.

Inondations : à quand une commission d’enquête au fédéral pour établir la vérité ?
Contribution externe

Une carte blanche de François Brabant, rédacteur en chef du magazine Wilfried

Rarement un reportage m'aura autant éprouvé que celui qui m'a mené du 13 au 18 septembre dans la vallée de la Vesdre, et qui paraît ces jours-ci dans Wilfried. Depuis que j'en suis revenu, j'envisage avec une attention différente tout ce qui concerne les inondations de la mi-juillet.

La commission d’enquête qui se tient en ce moment même au Parlement wallon, par exemple… Assez tôt après la catastrophe, il a été décidé de la mettre sur pied. Les auditions des experts et des témoins devraient aider à faire la lumière sur le pourquoi et le comment d’un tel cataclysme. Y voir plus clair pour que ça ne se reproduise plus. C’est aussi ce que l’on doit aux victimes, la vérité.

Il est sain que le Parlement wallon se soit saisi de l’affaire. Parmi tous les enjeux étroitement liés à la catastrophe, deux au moins relèvent en effet des compétences régionales : la gestion des barrages et l’aménagement du territoire.

Ce qui est en revanche à mes yeux incompréhensible, c’est pourquoi une commission du même type n’a pas été créée au niveau fédéral.

Il s’est produit les 14 et 15 juillet une catastrophe d’une magnitude inédite. Une catastrophe qui interroge les fondements mêmes de l’État, du "système". Un bilan officiel de 39 morts, des milliers de personnes réfugiées dans leur propre pays, des dégâts environnementaux irréparables, des dommages économiques inestimables… Une désolation sans nom. Qu’est-ce qui a rendu un tel drame possible ? La réponse engage les plus hautes autorités du pays.

La crédibilité de l’État

Le fonctionnement de l’État belge n’est pas simple. Tel que je l’ai compris, il y a pourtant une règle incontestable : quand un trouble extérieur fait brutalement irruption et menace la sécurité d’existence de dizaines de milliers de citoyens, c’est bien au niveau fédéral d’agir, et en particulier aux services de l’Intérieur.

Après les attentats de Bruxelles, tout comme après l’affaire Dutroux, une commission d’enquête a été mise sur pied à la Chambre. Au niveau fédéral donc, dans les deux cas. Pourquoi n’en serait-il pas de même après la catastrophe qui a ravagé les vallées de la Vesdre, de l’Ourthe, de la Lesse ? Les séquelles sont d’une autre nature, mais l’ampleur du drame est du même ordre. Comme après l’affaire Dutroux, comme après les attentats, c’est la crédibilité de l’État qui est en cause dans la première de ses missions : assurer à tout citoyen, toute citoyenne, une protection minimale.

Alors, pourquoi hier des commissions fédérales, et pourquoi pas cette fois-ci ? Je crains de connaître la réponse. Les attentats du 22 mars 2016 se sont déroulés dans la capitale. Les victimes de Dutroux étaient néerlandophones aussi bien que francophones. Cela a favorisé un cadrage, un framing fédéral.

Doit-on pour autant se résoudre à ce que les personnes qui vivent dans la vallée de la Vesdre soient considérées comme des sous-citoyens ? Est-ce parce que les victimes se concentrent dans un secteur bien délimité de la carte de Belgique, au sud-est du pays, qu’elles ne méritent pas de connaître la vérité ?

Se contenter d’une commission d’enquête au Parlement wallon, c’est accepter une lecture biaisée de la catastrophe. D’une part, cela minimise la gravité de l’événement, en le réduisant à une affaire purement régionale. D’autre part, cela induit que les responsabilités sont à chercher d’abord au niveau wallon, plutôt qu’au niveau fédéral.

Qui savait quoi ?

Les questions directement connectées au niveau de pouvoir fédéral ne manquent pourtant pas.

Pourquoi les services d’intervention d’urgence ont-ils tardé à arriver sur les lieux du drame ? Pourquoi ne disposaient-ils pas du matériel adéquat ? Pourquoi les moyens humains n’étaient-ils pas plus conséquents ?

Pourquoi la Protection civile a-t-elle été largement démantelée au cours des dernières années ? Qui a pris cette décision ?

Pourquoi, depuis le 15 juillet, la ministre de l’Intérieur donne-t-elle l’impression d’être assez absente, comme peu concernée par les événements ?

Comment l’État belge anticipe-t-il des cataclysmes naturels tels que des tremblements de terre, des inondations extrêmes, des feux de forêt ?

Pourquoi la chaîne d’alerte a-t-elle si mal fonctionné dans les jours précédant la catastrophe ? Qui savait quoi ?

Faut-il revoir l’organisation de l’armée, prioriser autrement les investissements en personnel et en engins, pour rendre la force militaire mieux opérationnelle dans son rôle de service à la nation ?

Comment se fait-il que des bandes organisées aient pu organiser des pillages systématiques des maisons sinistrées après la catastrophe ?

À toutes ces questions, les personnes qui ont tout perdu les 14 et 15 juillet, jusqu’à la vie parfois, sont en droit de connaître les réponses.

Post-scriptum 1 : J'entends beaucoup de personnes, notamment dans les milieux écologistes, affirmer qu'il serait "populiste" de chercher à identifier des responsabilités, des erreurs dans la catastrophe de la mi-juillet. Les responsabilités seraient en effet connues : le réchauffement climatique, mais aussi le choix insensé d'habiter à proximité d'une rivière connue pour ses crues ravageuses.

Il y a de toute évidence une réflexion à avoir sur l’aménagement du territoire, la bétonisation à outrance, la dispersion de l’habitat, la démographie galopante, etc. C’est un fait : le peuplement de la plaine alluviale à Verviers ou à Vaux-sous-Chèvremont est assez récent. Jusqu’au boom industriel, il y a deux siècles environ, les humains ne se hasardaient pas à habiter dans ces zones marécageuses. C’est d’autant plus vrai dans la vallée de la Vesdre, une rivière connue pour ses crues fréquentes et ravageuses. Ceci dit, je trouve incompréhensible de quasiment accuser des personnes qui ont tout perdu en leur disant "vous n’aviez qu’à habiter ailleurs". Surtout quand, depuis des décennies, la vie économique - et donc les possibilités de gagner sa vie, de trouver des écoles, des gares, etc. - se concentre en fond de vallée.

Imaginons qu’à l’avenir on recommande de ne plus habiter en bord de rivière. Où iront toutes les personnes qui vivent aujourd’hui là ? Rien que pour la vallée de la Vesdre, c’est à mon avis plus de 70 000 personnes qui vivent dans la plaine alluviale. J’ajouterais que, d’un point de vue écologique, il est plutôt souhaitable que les personnes vivent dans des noyaux d’habitat mitoyen, à proximité des gares, des écoles, des commerces, des entreprises, c’est-à-dire en fond de vallée, plutôt que dispersées dans des maisons quatre façades sur les hauteurs. Bref, il n’y a pas de réponse simple en matière de gestion territoriale post-inondations.

C’est un fait incontestable, par contre, que l’octroi de certains permis de bâtir en dépit du bon sens est devenu en Belgique une sorte de sport national. Il faut que ça change.

Post-scriptum 2 : C'est clair que les commissions d'enquête parlementaire sont un outil démocratique très imparfait. En soi, je n'en suis pas un grand fan du concept. Mais tant qu'à en organiser une au niveau régional, il est absurde de ne pas le faire au fédéral.

Par ailleurs, les commissions d'enquête, aussi imparfaites soient-elles, ont le mérite de croiser les témoignages, de confronter les analyses, de synthétiser les enjeux et de porter à la connaissance du public certains questionnements jusque-là réservés aux cercles d'initiés.

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