La petite Lituanie a le courage de soutenir Taïwan. Quand suivrons-nous cet exemple ?

Modernes et courageux, les Lituaniens n’ont pas peur de soutenir les Taïwanais. Nous devrions nous reconnaître en eux, et soutenir ces petites démocraties invincibles.

La petite Lituanie a le courage de soutenir Taïwan. Quand suivrons-nous cet exemple ?
©Dehaes
Contribution externe

Une opinion de Julien Oeuillet, journaliste indépendant à Taïwan, auteur de "Lituanie : les feux de pierre", aux éditions Nevicata.

En quelques mois, la Lituanie a multiplié les actes d'amitié envers la petite république asiatique, que l'énorme Chine a juré de conquérir. Dès son accession au pouvoir l'an dernier, la première ministre Ingrida Šimonyte a annoncé qu'elle poursuivrait une "diplomatie des valeurs" qui s'étendrait "de la Biélorussie à Taïwan". Un tabou ultime qui a valu à Vilnius l'ire de Pékin. Peu leur importe, les Lituaniens qui ont jadis fait vaciller l'Empire soviétique n'ont peur de personne. Ils ont appris que, comme le disait l'ancien président taïwanais Lee Teng-hui, les dictateurs sont des tigres de papier.

Beaucoup ont été surpris par l’engouement lituanien envers Taipei. Mais, connaissant intimement les deux pays, leur rapprochement m’a paru une évidence : je vis une partie de ma vie à Taïwan et j’ai passé tant de temps en Lituanie que leurs ressemblances me sautent aux yeux. Minuscules démocraties oubliées face à un colosse qui tente en vain de les détruire, humbles et efficaces, passés maîtres dans l’art de la guerre asymétrique pour protéger leur existence, et ultramodernes dans leur vision du monde : pour moi, Taïwan est la Lituanie de l’Asie.

La Lituanie et Taïwan sont deux petits pays à l’âme forte et à l’identité solide, par opposition à des nationalismes toxiques et atrabilaires. Deux pays qui, sortis de la dictature à la fin des années 80, ont su construire des sociétés pluralistes et tolérantes, fondées sur l’état de droit et le goût des différences. À Taipei comme à Vilnius, la solidarité, les droits LGTB +, la diversité des opinions et des styles de vie ont progressé tout autant qu’ils ont diminué en Chine comme en Russie. Et l’ingérence constante de ces deux grandes puissances n’a jamais affaibli leur désir de liberté.

Nos yeux rivés sur le moindre soubresaut des "grands" pays nous rendent aveugles à la force de ces démocraties agiles et imprenables. Leurs valeurs et leur goût de la vie sont similaires : je conçois mes trois pays de cœur, Belgique, Taïwan et Lituanie, comme les trois provinces d’un même Empire de l’amitié, de la joie, et de l’indépendance de ton et d’esprit. Alors qu’attendons-nous pour les soutenir ?

Taïwan, la Belgique de l’Asie

Nous voyons trop Taïwan comme une question américaine. Les États-Unis ont leur raison de soutenir la démocratie taïwanaise, nous avons les nôtres : la diplomatie des valeurs proclamée par la Lituanie devrait être un standard européen. Nous avons toutes les raisons d’être frileux envers les Anglo-Saxons, qui se sont prouvés de piètres alliés et dont la sympathie d’antan a fait place à une europhobie sans vergogne. Par ailleurs, j’ai vu les Lituaniens et les Taïwanais gérer leur relation avec ces cow-boys désagréables mais indéniablement influents et parfois bien utiles. Ils ne défendent pas les intérêts américains en Asie mais les leurs, parce qu’ils sont convergents. Il n’est pas étonnant que les Lituaniens aient érigé une statue de Frank Zappa dans leur capitale : la figure américaine qu’ils vénèrent est celle d’un homme libre et irrévérent, qui croyait en la démocratie mais refusait la bêtise.

C’est en véritables Européens que les Lituaniens s’érigent face à la Chine devant Taïwan. Ils esquissent une position européenne qui consiste à dire à la Chine qu’elle ne sera prise au sérieux que si elle cesse ses sophismes, ses chantages, ses victimisations absurdes - et si, à défaut de se démocratiser elle-même, elle respecte au moins la démocratie des autres. En bref, la Chine ne pourra parler avec l’Europe que si elle abandonne Taïwan.

À Vilnius, la statue de Zappa est située exactement en face de l’ambassade de Belgique. Étant un petit pays comme le leur, nous devrions être les premiers à suivre cet exemple. Les forces politiques belges, qu’elles soient socialistes, humanistes, libérales, partagent toutes le goût de notre pays, dont l’existence est un affront aux nationalistes, et cela nous rend tous un peu taïwanais. Peut-être Taïwan n’est-elle pas la Lituanie mais la Belgique de l’Asie.