Le danger d'une fracture européenne

Le danger d'une fracture européenne
©Vincent Dubois
Contribution externe

Une carte blanche de Bruno Colmant,Membre de l’Académie Royale de Belgique.

À l’aune de la construction européenne, un risque est le retour du souverainisme, c’est-à-dire la prééminence de la souveraineté nationale d’un pays par rapport à des instances supranationales. Cette réalité nous confronte au risque de dilution progressive de l’union sacrée socio-politique qui a animé les États européens au sortir de la Seconde Guerre mondiale et de la chute du mur, en 1989. À cette dernière époque, on a cru, un peu naïvement, que le tropisme d’Europe occidental allait naturellement s’imposer à des pays de l’Est purifiés par l’amnésie communiste et donc enclins à adopter notre modèle démocratique. Si les premières années furent favorables, les raidissements des pays du Višegrad (Hongrie, Pologne, Tchéquie et Slovaquie) sont aujourd’hui l’illustration d’un morcellement de l’Europe selon une grille de lecture qui relève plus du droit du sol que du droit des gens. Cela ramène aux conceptions westphaliennes de la souveraineté, en référence aux Traités éponymes de 1648, correspondant à une situation internationale dans laquelle les États exercent les fonctions régaliennes, sont souverains, et dont les limites correspondent à celles des peuples-nations.

Rien ne dit, par exemple, que nous n’assisteront pas à ce retour progressif des peuples et des États-nations du XIXe siècle, sous une forme modifiée, c’est-à-dire des États-culture ou plus grave, de mythologiques États-génétiques. Ne parle-t-on pas de Polexit après le Brexit ? Est-ce impensable à long terme ? Peut-être pas alors que des frontières peuvent se fermer et que l’histoire a horreur du vide. Dans le même ordre d’idée, certains pays, comme le Pologne, mais aussi la Tchéquie pourraient se rappeler combien l’Europe occidentale fut lointaine en 1938 et en 1939. Dans ce contexte, l’identité, le fait national et la culture pourraient être associés à une délimitation territoriale.

L’indispensable solidarité

Si le souverainisme s’imposait, ce ne serait pas sans conséquences socio-économiques. Bien sûr, pour libéraliser, il faut réguler. Mais on s’éloignerait de l’émulsion du marché des capitaux et de l’emploi, c’est-à-dire de la mobilité de ces deux facteurs de production. Si cette mobilité est altérée, alors c’est le fondement de l’Union européenne et même de la zone euro qui sont en cause. Car il ne faut pas se leurrer : on pourrait voir réapparaître un souverainisme de nature financière qui conduise, selon les États-membres, à des restrictions à la mobilité de l’épargne domestique pour financer les dettes publiques nationales.

Ceci ramènerait à l’essayiste français, Alain Minc, qui avait une intuition parallèle lorsqu’il anticipait, dès 1993, dans son ouvrage Le nouveau Moyen Âge, des continents polymorphes dépouillés de systèmes organisés, la disparition de tout centre de gravité, c’est-à-dire un monde caractérisé par l’indétermination et le flou. Optiquement, le monde se réorganiserait comme un immense kaléidoscope, aux formes nomades et fluentes.

Un retour au souverainisme serait un échec politique à deux titres. Tout d’abord, il serait l’illustration de l’impossibilité de s’accorder sur un socle de valeurs et principes européens communs. Mais – c’est plus grave –, il consacrerait la capitulation d’un fait politique construit devant un économie de marché fluente, même si certains, comme le philosophe français Michel Onfray, ne voient pas d’antagonisme entre le souverainisme et le libéralisme économique. Certains pays, tels Singapour et la Corée du Sud, en sont les illustrations, mais ce sont de petites nations, incomparables à la taille de l’architecture européenne.

Le souverainisme ne serait pas non plus à la hauteur des défis du XXIe siècle, car ces derniers exigent des réponses coordonnées et mondiales et que le raidissement national contrarie toute coopération. Je pense aux chocs climatiques et à toutes leurs conséquences en termes de migration. Je pense aussi à la répartition des richesses et à la solidarité entre États européens. Ces défis doivent être abordés avec des réponses sociétales inclusives, et non exclusives telles qu’elles pourraient être propres au souverainisme.

Il n’y a pas de culte de la fatalité : ce qui importe, c’est une vision politique longue qui promulgue la cohésion sociale, la solidarité politique, l’entreprenariat et la bienveillance économique. C’est donc dans des valeurs intégrées et respectées que se situe la solution. Ces valeurs partagées sont la solidarité et le respect de l’autre. C’est un travail permanent, car des valeurs se construisent plus qu’elles ne se postulent.

Il faut maintenir des valeurs collectives et rebâtir la place de l’Europe politique, car elle s’est affaiblie depuis quarante ans dans un contexte de dissolution des corps intermédiaires (églises, syndicats, etc.). Il faut aussi écouter et comprendre les souverainistes qui qualifient parfois les instances européennes d’Olympe technocratique et qui s’interrogent sur la prééminence du droit européen dans tous les domaines. Et il faut retrouver la tempérance économique et la solidarité sociale. Plutôt que le repli sur soi, première réaction instinctive de protection face à un monde tumultueux, il faut promouvoir l’ouverture de l’esprit et le culte de l’intérêt général à une grande échelle. Cela exigera de la vision, du recul intellectuel, de l’audace – souvent impopulaire d’ailleurs – mais surtout du caractère. Il faut recréer des espérances collectives et faire face à l’entropie d’un contexte qui laisse présager que des périls existentiels nous guettent. Et éviter les mystifications populistes.

>>> Cet article est écrit à titre personne et n’engage aucunement les institutions privées, publiques et académiques auxquelles l’auteur collabore.

>>> Chapô et intertitre sont de la rédaction.