Un an de guerre au Tigré, mais à quand le dialogue ?

Y a-t-il une volonté suffisante pour forcer l’orgueil de quelques-uns, pour tenter d’interrompre le drame qui touche l’Éthiopie ?

Un an de guerre au Tigré, mais à quand le dialogue ?
©FTV/PROD
Contribution externe

Par André Crismer, médecin généraliste, membre de l’ASBL Tesfay et Jan Nyssen, professeur de géographie à l’Université de Gand

Voici près d’un an, le Premier ministre éthiopien, Abiy Ahmed, lauréat du prix Nobel de la paix 2019, proclamait qu’en quinze jours, il aurait éliminé une clique d’une douzaine de personnes et qu’il n’y aurait aucune victime civile. Depuis le 18 octobre, on bombarde la capitale du Tigré [une des neuf régions de l’Éthiopie, NdlR] et des centaines de personnes meurent de faim chaque jour.

Depuis le 3 novembre 2020, une guerre absurde et meurtrière se poursuit dans le nord de l’Éthiopie, entre l’armée éthiopienne, les milices amhara et l’armée érythréenne d’une part et les Forces de défense du Tigré (TDF) d’autre part.

Le 20 novembre 2020, La Libre Belgique publiait notre appel : "Il est encore temps de prévenir un drame humanitaire au Tigré". Nous savions que ce conflit allait s'enliser et nous craignions que la région, déjà frappée par la sécheresse et les invasions destructrices de criquets , ne soit victime d'une famine étendue, comme en 1984-1985.

Depuis lors, la population du Tigré a été victime de destructions, de pillages répétés et quasi systématiques (maisons, écoles, hôpitaux, églises, entreprises…), de massacres contre des civils, de violences jamais connues dans la région, en particulier contre les femmes. Les paysans ont été dépouillés de leurs troupeaux et en particulier de leurs bœufs, nécessaires aux labours. Certains ont payé de leur vie leur tentative de travailler leur terre.

Tout cela a poussé de nombreux jeunes Tigréens à rejoindre les TDF qui s’étaient repliées dans les montagnes.

En juin 2021 s’est produit un retournement majeur de situation sur le terrain. Les TDF ont gagné plusieurs batailles importantes, fait de nombreux prisonniers et saisi les armes des ennemis. Ils ont pu reprendre la capitale régionale Makelle et la majeure partie du Tigré à l’exception notable de la région occidentale, qui fait frontière avec le Soudan. Devant son armée en déroute, Abiy a déclaré un cessez-le-feu unilatéral, tout en prononçant des discours de haine à l’encontre des Tigréens et en imposant un siège de type médiéval.

Depuis ce moment, une bonne partie de la population du Tigré ne vit plus dans l’angoisse permanente de violences aveugles, mais la région est isolée, sans téléphone, sans électricité et avec des approvisionnements en nourriture très aléatoires et insuffisants. L’absence de banque renforce les difficultés d’accès à la nourriture, en particulier pour les citadins.

Actuellement, les TDF tentent de progresser vers le sud, avec comme objectif de libérer la voie d’accès entre Djibouti et le Tigré, et la guerre fait rage plus que jamais. Nous avons peu de nouvelles de ce qui se passe dans l’ouest de la région ni au nord du côté de la frontière avec l’Érythrée. Par ailleurs, d’autres violences ont éclaté dans le reste de l’Éthiopie entre des mouvements rebelles oromos et les forces gouvernementales et amharas…

Les combats violents ont fait des milliers de morts. Des civils ont été massacrés, torturés. Au Tigré, plus de deux millions de personnes ont dû quitter leurs foyers, et des millions ont un besoin immédiat d’aide humanitaire. Au moins 400 000 personnes vivent dans des conditions de famine et chaque jour, des centaines de personnes meurent de faim. Les résultats de trente ans de dur travail et de développement ont été détruits. L’avenir paraît bien sombre… Des populations afar et amhara souffrent aussi, et cette guerre frappe lourdement l’économie de tout le pays.

La seule issue, comme le répète António Guterres, secrétaire général des Nations unies, est le dialogue et la négociation. Nous n’en apercevons pas encore les prémices…

Au niveau international, la Russie et la Chine se taisent, l’Union africaine est peu loquace, l’Union européenne et les USA grondent un peu, à peine. L’Éthiopie reçoit des armes de la Turquie, de l’Iran et de la Chine.

Y a-t-il une volonté suffisante pour forcer l’orgueil de quelques-uns et les pousser à la négociation, pour tenter d’interrompre ce drame qui se prolonge ? Au Tigré, c’est tout un peuple qui agonise. Presque en silence. Sinon le bruit des bombes qui tombent.