Dialogue avec un entrepreneur de pompes funèbres

Les hôpitaux vont mieux, pas les gens chez eux. Jérôme décroche des pendus et trouve des corps gisant après absorption de "médicaments efficaces". Qui en parle ?

Dialogue avec un entrepreneur de pompes funèbres
©IPM
Contribution externe

Par Philippe Detry

Dimanche, on est allés rendre hommage à mon joli-papa(1), qui repose à la pelouse d’honneur au cimetière de Woluwé-Saint-Lambert.

À la sortie, un monsieur énigmatique, mais sympathique, habillé sobrement de noir, T-shirt noir, jeans noir, était sur le point de remettre son smartphone tout noir dans sa poche.

Tout droit dehors, comme je le suis toujours, une fois dehors, en rue, dans les magasins de LLN, avec mes ex-collègues, mes copains et copines, mes voisins et voisines, je l’abordai, un peu intrigué :

- On vous a vu déambuler partout dans le cimetière, ici et là, devant des tombes, au détour des allées, vous faisiez des photos ?

- Oui, en noir et blanc, je trouve que le noir et blanc apporte une émotion toute particulière, cela magnifie ce qu’on aperçoit, ce qu’on perçoit. Tenez, venez voir, je vais vous montrer.

En fait, il était déjà là quand on est arrivés, et nous, on avait pris le temps de pérégriner, tranquillement, dans ce havre de paix. Il faisait beau, une belle journée d’automne, des feuilles multicolores jonchaient déjà les pelouses fraîchement tondues.

En "feuilletant" son album photo numérique, je fus surpris de constater que ses clichés apparaissaient tous… en noir et blanc.

- Comment arrivez-vous à ce que ces clichés soient en noir et blanc ?

- Oh, c’est tout simple, tenez, je vous montre : ici, clic, et là, clac, vous voyez, c’est une fonctionnalité "toute simple" qui permet de cadrer, recadrer, et surtout de visualiser les prises de vues en noir et blanc. Une fois à la maison, je les imprime sur papier, et j’ai déjà un très bel album.

Ce type nous parut très extraordinaire.

- Que faites-vous dans la vie ?

- Entrepreneur de pompes funèbres.

- Vous devez avoir du boulot, par ces temps chamboulés ?

- Si je vous disais…

- Ben oui, allez, dites !

- Je suis exténué. Nous sommes tous exténués. Au début de la pandémie, on a surtout été appelés dans les hôpitaux. On les voyait agoniser, tout seuls, derrière les vitres, en train de suffoquer, vivant leurs derniers instants, désemparés, désespérés, avec personne près d'eux. Une fois leur décès constaté, on pouvait entrer, couverts d'un harnachement digne d'un cosmonaute, car on avait peur d'être nous-mêmes impactés. Aucun membre de la famille présent, on les fourrait vite dans un grand sac, vite, très vite, car leurs expressions de visage étaient horribles à voir, elles manifestaient clairement les épouvantables souffrances qu'ils avaient endurées. Pour rien .

- Maintenant, ça s’est calmé, dans les hôpitaux, non ?

- Oui. Dans les hôpitaux, oui. Mais pas dans les habitations des personnes qui ont mal vécu les divers confinements et reconfinements. Les troubles mentaux sont apparus chez de multiples individus. On passe notre temps… sorry, d’être aussi direct, à décrocher des pendus. Ou à aller chercher des corps gisant par terre, ou dans leur fauteuil, après absorption de "médicaments efficaces", disons. Et tout ça, vous voyez, personne, personne n’en parle.

Allez, j’ai hâte de retrouver mon épouse, et nos enfants, c’est dimanche, et cet après-midi, on va aller se promener dans les bois. Il y a déjà des feuilles multicolores qui jonchent le sol, et j’ai l’intention de suggérer aux enfants de commencer un herbier.

Tiens, demandai-je alors :

- Quel est votre prénom ?

- Jérôme.

- Oh, comme dans Bob et Bobette, ça vous va bien, il faut être diablement costaud pour exercer le métier que vous faites !

- Oui, car on n’est pas toujours à la fête !

Jérôme, l’homme qui travaille dans le noir et blanc… pour des tas de personnes qui reposent en paix.

À jamais.

Dans un silence médiatique fracassant.

=>(1) Le colonel aviateur Léon Branders qui, le 25 août 1955, à Florennes, a "passé le mur du fond", comme disaient ses enfants.