Comment les animaux nous donnent des leçons de solidarité

Un pitbull sauve un chihuahua. Une chèvre vient à la rescousse d’une poule attaquée par un prédateur. Qui a dit que les humains se distinguent des animaux par l’empathie ? Beaucoup d’animaux sont capables d’aider leur "prochain".

Comment les animaux nous donnent des leçons de solidarité
Contribution externe

Une carte banche de David Bertrand, Professeur de psychologie à la haute école Vinci (1).

La scène qui suit a été filmée en Afrique du Sud dans le jardin d'une propriété par des caméras de surveillance et diffusée récemment sur le Web par le média The Dodo. On peut y voir un chihuahua glisser du bord d'une piscine et tomber dans l'eau. Même s'il sait nager, il se retrouve incapable de sortir par lui-même et semble condamné à la noyade en l'absence de ses propriétaires. Mais c'était sans compter sur l'aide de son compagnon, un pitbull, alerté par l'agitation du petit chien. Alors qu'il se montre réticent à s'approcher du bord, il semble s'inquiéter et comprendre la détresse du chihuahua, et il le suit dès qu'il approche d'un des bords de la piscine pour tenter de sortir. Après une demi-heure d'efforts et plusieurs tentatives, le pitbull réussit finalement à attraper le chihuahua par la peau du cou et à le sauver.

Des vidéos qui font le buzz

De nombreuses vidéos ayant fait le buzz sur les réseaux sociaux ces dernières années ont mis en évidence d’autres comportements "héroïques" chez certaines espèces, comme cette vidéo où l’on peut apercevoir un chat charger et faire fuir un chien qui avait attrapé un enfant par la jambe, ou cette autre vidéo récente qui montre une poule attaquée par un rapace puis secourue par une autre poule et par une chèvre qui parvient à faire fuir le prédateur après quelques secondes de lutte. Si ces histoires ont du succès et que de plus en plus de médias les relayent, c’est parce qu’elles provoquent en nous à la fois un questionnement, une forme de fascination autant qu’un besoin de comprendre la motivation de ces animaux et les émotions qu’ils ressentent dans ce genre de situations. Notre étonnement est probablement accentué par le fait que beaucoup considèrent que les êtres humains se distinguent des animaux notamment par l’empathie ou les comportements altruistes. Or, la réalité est que beaucoup d’animaux sont tout aussi capables que nous d’aider leur "prochain".

Chiens, rats, sangliers

Au-delà de l’engouement populaire pour ces histoires, parfois reléguées au rang de simple "anecdotes", la science s’intéresse de plus en plus aux comportements prosociaux chez les animaux, que ce soit chez des primates, des oiseaux, ou même des rongeurs. Le comportement de sauvetage a également fait l’objet de plusieurs recherches. Les éthologues et les psychologues ont ainsi découvert que les chiens étaient capables d’ouvrir la porte d’une boîte où un congénère était enfermé, que les rats pouvaient libérer un autre rat prisonnier dans un tube ou encore que de nombreux primates étaient capables d’aider un des leurs capturé par un prédateur.

Une étude publiée récemment dans la revue Nature vient quant à elle de démontrer que les sangliers pouvaient également sauver leurs congénères. Dans la réserve naturelle de Voderadske Buciny, en République tchèque, des biologistes ont été témoins d'une scène étonnante grâce à un piège photographique et une série de clichés montrant une femelle sanglier libérer deux jeunes piégés dans une cage. La laie a passé près d'une demi-heure à inspecter le dispositif afin d'analyser le mécanisme et de comprendre comment manipuler les rondins de bois qui maintenaient la porte de la cage fermée. Comme l'explique Michaela Masilkowa, un des auteurs de l'étude, ce comportement d'entraide n'avait jamais été observé ou démontré auparavant chez cette espèce et pourrait être expliqué par le fait que les sangliers éprouvent un sentiment d'empathie pour leurs congénères. Une des caractéristiques de l'empathie est d'être capable de ressentir l'émotion de l'autre, en l'occurrence ici une forme de détresse. Or, les photos montrent une érection des poils de la laie qui exprime un état émotionnel proche des deux jeunes prisonniers. L'empathie pourrait dès lors expliquer cette motivation à résoudre un problème pour aider un congénère, que ce soit le fait de libérer deux sangliers dans le cas de la laie ou le fait d'aider un chihuahua à sortir de l'eau dans le cas du pitbull.

Entraide et partage

Jusqu’au début des années 1990, la recherche sur les comportements sociaux des animaux, particulièrement chez les primates, s’était centrée quasi exclusivement sur les comportements d’agression, de compétition et de domination. Mais après avoir passé des milliers d’heures à observer des chimpanzés et des bonobos, Frans de Waal, primatologue néerlandais, professeur à l’université d’Emory à Atlanta et spécialiste mondial de l’empathie chez les animaux, s’est rendu compte que ceux-ci manifestaient davantage de comportements tels que la coopération, l’entraide, le partage ou encore la réconciliation après une dispute. Il consacra ensuite l’essentiel de sa carrière à étudier ces comportements et à identifier les émotions qui les sous-tendent, publiant au fil du temps de nombreuses études scientifiques et plusieurs best-sellers sur le sujet.

Jeton vert ou jeton rouge ?

Lors d’une de ces études, un expérimentateur apprenait à un chimpanzé à lui donner un jeton rouge ou un jeton vert en échange d’une récompense. Pour cela, on lui mettait à disposition un seau rempli de jetons des deux couleurs. Si le chimpanzé donnait le jeton rouge à l’expérimentateur, il recevait une friandise en échange. Par contre, son compagnon qui se trouvait à côté ne recevait rien. À l’inverse, si le premier donnait le jeton vert, les deux chimpanzés recevaient une récompense. Les chercheurs ont montré que dans la majorité des cas, le chimpanzé préférait donner un jeton vert qui permettait aussi à l’autre d’obtenir une friandise. Par ailleurs, de nombreuses observations faites sur le terrain ont également démontré la présence de comportements prosociaux chez les chimpanzés sauvages : ceux-ci sont capables de s’entraider lorsque l’un d’entre eux est malade ou en difficulté, que ce soit en lui apportant de la nourriture, en lui venant en aide lorsqu’il est victime d’un prédateur ou en soignant ses blessures.

Instinctif ou acquis ?

Ces observations, que ce soit sous forme d’expériences scientifiques ou d’anecdotes, posent toute une série de questions. Dans quelle mesure ces comportements pro-sociaux sont-ils instinctifs ou font-ils l’objet d’un apprentissage ? Certaines espèces possèdent-elles une forme de "moralité" ? Sont-elles capables d’agir réellement par altruisme, autrement dit de manière "désintéressée" ? Ce qui est certain, c’est que beaucoup d’animaux sont bien plus altruistes qu’on ne le pensait et donnent au passage une petite leçon d’humilité et de solidarité aux êtres humains dans une période où nous en avons tous particulièrement besoin.

>>> (1) Toutes ses publications sont sur https://www.profdepsycho.com/

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