Négociations climatiques : le jeu de la poule mouillée

Pourquoi les Cop, ces conférences sur le climat, aboutissent-elles trop peu et trop tard ? Sans doute parce que les chefs d’État ne veulent pas perdre au grand jeu "de la poule mouillée".

Négociations climatiques : le jeu de la poule mouillée
©Dehaes
Contribution externe

Une opinion de Fabrizio Bucella, physicien, docteur en sciences et professeur à l’ULB. Ses livres, qui allient sciences et pédagogie, sont publiés aux éditions Dunod (Paris).

Vaut-il mieux payer son billet dans les transports en commun ou faire son petit resquilleur et risquer l’amende ? La question ne comptabilise pas le sentiment de honte et de culpabilité lorsqu’on se fait pincer par des agents pas rigolos. De ma modeste expérience, celle d’un type qui prend les transports en commun tous les jours que Dieu fait, et vu le nombre de contrôles auxquels j’ai été soumis, il est clairement plus intéressant de ne jamais payer et de souffrir l’amende si le contrôleur pointe le bout de son nez. Le souci avec ce raisonnement subtil est que si tout le monde fait de même, il n’y a plus de transports en commun, dans le sens qu’ils font faillite.

Le dilemme du prisonnier

Voilà une des illustrations du fameux dilemme du prisonnier. Avec mes étudiants, nous en réalisons une construction axiomatique dans le cadre de la théorie des jeux qu’avait mis au point le physicien John von Neumann, un des plus grands esprits du XXe siècle.

Ce dilemme ou paradoxe du prisonnier met en scène une situation où l’intérêt collectif est contraire à l’intérêt individuel. Par contraire, nous voulons dire qu’il semble plus intéressant de prime abord de ne pas respecter l’intérêt du groupe, alors qu’en vérité c’est la meilleure issue possible. Les biens communs comme l’eau ou l’air qu’on respire participent du paradoxe du prisonnier. On peut gaspiller de l’eau tant et plus, d’autant qu’elle n’est pas si chère, mais si tout le monde joue au robinet qui coule, nous serions face à une pénurie.

Le dilemme du prisonnier est extrêmement puissant, car la stratégie individualiste que les spécialistes appellent défection ou trahison, le premier terme dérivant de l’anglais "to defect" (faire défaut), est valable quelle que soit la stratégie de l’autre joueur. S’il décidait de gaspiller l’eau, pourquoi serais-je le seul péquenot à l’économiser ? Et s’il décidait d’être parcimonieux, autant gaspiller pour lui. Un tiens vaut mieux que deux tu l’auras pas.

Le jeu de la poule mouillée

Il est une version aménagée de la chose qui rend la stratégie de défection suicidaire si l’autre participant la suit également : le jeu de la poule mouillée (1). Le principe est simple. Imaginez deux participants au volant d’une voiture, fonçant à vive allure l’un sur l’autre. Celui qui tient la trajectoire a gagné, celui qui dévie est la poule mouillée. Si les deux asticots tiennent absolument à remporter le prix du gros malin, ils termineront en pâtée pour chat emballée dans de la tôle pliée.

La stratégie de trahison, la stratégie égoïste, ne peut être suivie qu'à condition que l'autre ne la suive pas. Le jeu a trouvé une version cinématographique célèbre dans la Fureur de vivre, avec James Dean mis au défi par le vilain, les deux voitures fonçant non pas l'une sur l'autre mais vers un ravin.

Comment éviter le ravin climatique

Le parallèle est saisissant avec les négociations sur le réchauffement climatique. Pourquoi n’aboutissent-elles pas ? Aucun État ne veut réduire trop drastiquement ses émissions de peur de perdre les avantages économiques et compétitifs liés à une économie carbonée. Ce faisant, c’est le suicide collectif.

Quelque part, chaque État qui fait un effort compte aussi sur les autres pour faire de même. C’est tout l’enjeu des conférences climatiques comme les Cop ("Conference of the Parties") : décider ensemble les efforts des parties. Dans le jeu des voitures, on aurait les joueurs qui s’accordent pour dévier ensemble de la trajectoire, empêchant les bolides de foncer ensemble vers le ravin. Aucun État ne souhaite être la poule mouillée, celle qui fera les efforts pour les autres qui continueront à polluer en loucedé.

Le problème des Cop est qu’elles aboutissent trop peu, trop tard et l’atmosphère de surchauffer. La fin serait-elle le ravin pour l’ensemble des parties ? Un logicien célèbre a précisément décrit cette chose et le parallèle avec les négociations politiques qui n’aboutissent pas. Je vous laisse lire la citation avant de préciser son origine :

"Cette politique est adaptée d’un sport qui, me dit-on, est pratiqué par quelques jeunes gens dégénérés. Ce sport s’appelle "poulet !" ("chicken" en anglais, soit le jeu de la poule mouillée, NdlR). Il se joue en choisissant une longue route droite avec une ligne blanche au milieu et en démarrant deux voitures très rapides, l’une vers l’autre, par les extrémités opposées. Chaque voiture doit garder les roues d’un côté de la ligne blanche. À mesure qu’elles se rapprochent, la destruction mutuelle devient de plus en plus imminente. Si l’un des conducteurs s’écarte de la ligne blanche avant l’autre, l’autre, en passant, crie "poulet !" et celui qui a dévié devient l’objet du mépris. Joué par des garçons irresponsables, ce jeu est considéré comme décadent et immoral, bien que seule la vie des joueurs soit mise en danger. Mais lorsque le jeu est joué par d’éminents hommes d’État, qui risquent non seulement leur propre vie mais celle de plusieurs centaines de millions d’êtres humains, on pense de chaque côté que les hommes d’État de ce côté font preuve d’un degré élevé de sagesse et de courage, et que seuls les hommes d’État de l’autre côté sont répréhensibles. Ceci, bien sûr, est absurde. L’ensemble des parties est à blâmer pour jouer à un jeu aussi incroyablement dangereux."

Les mots qui tapent furent tapés à la machine par Bertrand Russell en 1959. La critique de l’impéritie des gouvernements était relative au danger de destruction nucléaire. Le texte peut être repris mot pour mot afin de botter les fesses de nos décideurs face à l’urgence climatique (c’est toujours mieux de botter les fesses de personnages puissants avec les brodequins d’un Prix Nobel qu’avec ses propres godillots).

En préparant le cours pour mes étudiants, le parallèle m’a pris à la gorge. Continuer à jouer au jeu de la poule mouillée sur le climat est aussi délirant et absurde que les crises nucléaires du siècle précédant, dont, naïvement, je pensais qu’elles avaient établi un record indépassable.

Russell, reviens, ils sont devenus fous.

(1) L’équilibre de Nash est quelque peu modifié entre le dilemme du prisonnier et le jeu de la poule mouillée. Dans le premier cas, la stratégie de faire défaut est toujours valable, quel que soit le choix de l’autre joueur. Dans le second, la stratégie de faire défaut n’est valable que si l’autre coopère, sinon c’est la destruction mutuelle.

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