Nos relations amoureuses nous rapportent-elles assez ?

Il nous arrive de calculer les coûts et les bénéfices que nous contractons dans nos relations. Comment le reconnaître et le dépasser ?

Nos relations amoureuses nous rapportent-elles assez ?
©D.R., Pixabay
Contribution externe

Une chronique d'Armand Lequeux.

Sans détour ni précaution, je vous convie à observer un processus qui n’est guère sympathique a priori : il n’est pas exceptionnel de découvrir au cœur de nos relations amoureuses, et la sexualité y participe bien entendu, peu ou prou de donnant-donnant, de désir de retour sur investissement et de calcul coût/bénéfice. Ce qui n’empêche pas que nous puissions nous aimer vraiment si nous acceptons de le reconnaître en osant nous rencontrer au creux de ce bilan comptable pour pouvoir le dépasser.

Je m’investis plus que toi dans notre couple. Pour toi, j’ai sacrifié tel aspect de ma vie (ma famille, mes amis, ma carrière, ma région, mon hobby, etc.), mais, de ton côté, tu n’as fait aucun sacrifice. Qui s’efforce de tenir compte de l’autre en priorité pour toutes les décisions communes à prendre ? Toujours moi ! J’ai fait un travail sur moi-même pour enrichir ma personnalité et je suis devenu plus empathique et plus patient. Et toi ? J’ai changé positivement, j’ai mûri, mais rien n’a évolué favorablement dans ton caractère depuis que nous sommes ensemble. En public, je reconnais volontiers tes qualités, alors que si souvent, devant les autres, soit tu m’ignores, soit tu me ridiculises. Au lit, je dis souvent oui pour te faire plaisir. Je connais tes préférences et je les adopte, je valorise tes "prestations" et je te remercie, alors que trop souvent tu m’utilises pour ton plaisir sans vraiment te soucier du mien.

Déposer nos bilans sur la table

Ça suffira, non ? La liste est potentiellement infinie et peut s’avérer terriblement cruelle, car ce bilan est trop souvent jeté au visage de l’autre à l’occasion d’une dispute, sous l’influence de la colère, avec des toujours et des jamais, sans nuances et sans respect. En dehors même des périodes conflictuelles, qui oserait affirmer que jamais, au grand jamais, il ou elle ne rumine de telles pensées ? Qui n’a jamais comparé à son avantage l’importance de son propre investissement conjugal en contraste avec celui de l’autre ? Rien de plus banal, mais rien de plus toxique pour la relation amoureuse. Nous devrions, je crois, avoir le courage d’en parler par temps calme, loin de toute zone orageuse. Nous déposerions calmement nos bilans respectifs sur la table et nous pourrions rire de nous-mêmes en voyant que nos listes se ressemblent et que chacun de nous est persuadé d’être le principal investisseur conjugal. Nous pourrions alors prendre le temps de nous rejoindre au niveau du sens profond de ce marchandage mesquin. Besoin de reconnaissance, besoin d’amour ? Peur d’être envahi ou peur d’être abandonné ou les deux à la fois ? Besoin de maîtriser, de contrôler, de dominer ? Besoin d’être valorisé, d’être le meilleur, sans reproche ? Au niveau de la sexualité, l’un reconnaîtra peut-être que ce qu’il vit comme des besoins sexuels insatisfaits fait douloureusement écho en lui au besoin d’être rassuré en permanence et l’autre prendra conscience que son "pouvoir du non" lui permet de n’être pas totalement dépendant de son conjoint. L’un et l’autre sauront alors que leur sexualité est étouffée quand elle est utilisée comme monnaie d’échange, quand elle est au service de l’emprise, quand elle est du côté du dû et loin du don. Ils apprendront qu’une sexualité libérée est un appel à la gratuité, au cadeau sans retour, à l’audace qui accepte de perdre dans la joyeuse insécurité d’une économie amoureuse qui ne s’aligne pas sur les lois de la finance et du capitalisme.

Facile ? Nullement ! C’est du travail. Parfois de la sueur et des larmes. Dangereux ? Assurément ! Le jeu du bilan comptable peut se transformer en guerre ouverte avec ses infinies récriminations et ses reproches sans mesure. Bienfaisant ? Potentiellement ! Une telle rencontre au niveau de nos besoins les plus profonds est une expérience exceptionnelle et spécifique à la vie amoureuse. Chez qui d’autre pouvons-nous déposer, avec douleur et tendresse, cette vérité existentielle : mes besoins sont infinis et je veux, avec toi, apprendre à assumer qu’ils ne seront jamais comblés ?