Entre les "identitaires" et les "wokes", quelle troisième voie?

Face à la frilosité identitaire du groupe de Visegrad et au repli victimaire de la militance "woke", le christianisme promeut un universalisme à l’écoute de soi et des autres.

Entre les "identitaires" et les "wokes", quelle troisième voie?
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Contribution externe

Il y a quelques semaines, à l’occasion du congrès eucharistique de Budapest, j’ai visité Visegrad. Perchée sur un nid d’aigle, l’altière forteresse médiévale abrita jadis la couronne sacrée de saint Étienne. Ici fut scellée au XIVe siècle, une alliance entre les rois de Hongrie, Pologne et Bohème, pour contrer l’expansionnisme des Habsbourg.

Aujourd’hui, le "groupe de Visegrad" désigne ces mêmes pays européens - la Bohème étant subrogée par la Tchéquie et la Slovaquie - dressés contre les "diktats de Bruxelles". Leur promotion des valeurs traditionnelles en font les avocats de :

(1) une Europe des nations plutôt que fédérale ;

(2) un État de droit aux garanties rabotées ("démocratie illibérale") ;

(3) une politique migratoire minimaliste.

Voilà bien un programme fort éloigné du rêve des pères fondateurs de l’Union européenne.

Paradoxalement, une même frilosité communautariste se retrouve à l'autre extrême de l'échiquier politique, avec le mouvement woke, né aux États-Unis. Celui-ci milite pour défendre des minorités contre l'oppression, en les regroupant en catégories exclusives. Dans les campus américains fleurissent ainsi les groupes black only, women only, gay only… Par un surprenant retour de l'histoire, ce sont donc des courants progressistes qui désormais adoptent une clef de lecture ségrégationniste de la société.

L'idéal universaliste

Face au communautarisme conservateur ou progressiste, se dresse l’idéal universaliste. Dans la sphère économique, il est porté par les défenseurs d’un capitalisme sans frontières et, sous l’angle philosophique, par les avocats d’un humanisme sans barrières. Les premiers se veulent promoteurs d’une méritocratie rendue possible par le libre-échange. Leur vision matérialiste de la société est cependant sans âme et son universalisme ferme les yeux sur d’inacceptables inégalités. Les seconds se présentent en héritiers des Lumières et des droits de l’homme. Leur idéal de "liberté, égalité, fraternité" s’adresse à tous, mais est souvent véhiculé avec un condescendant sentiment de supériorité intellectuelle. Plus d’une fois, j’ai ainsi croisé d’éminents intellectuels "voltairiens", qui déniaient aux croyants un usage correct de la raison. À les entendre, le discours de l’homme religieux serait toujours quelque part suspect, car entaché de superstition. Dans de telles conditions, comment mener un débat démocratique entre croyants et non-croyants, dans le respect de l’autre ? (Soyons bons compte : il se rencontre également des croyants mettant a priori en doute l’honnêteté intellectuelle des "mécréants", ce qui n’est guère plus intelligent.)

Quelle est la position chrétienne?

Entre communautarisme et universalisme, quelle est la position chrétienne ? Fidèle au personnalisme - cette pensée politique qui appréhende la société sous l'angle de ce qui nous relie les uns aux autres -, le christianisme promeut un universalisme concret. Un "universalisme", car le Christ est venu pour tous (tel est le sens du mot "catholique".) Mais non un universalisme de la fluidité financière ou de l'abstraction philosophique. L'humanité se vit de chair. Elle charrie l'histoire et la sueur de peuples, enracinés en des lieux particuliers. Un authentique humanisme intègre les méandres de ces parcours singuliers et collectifs. "Tout comme il n'est pas de dialogue avec l'autre sans une identité personnelle, de même il n'y a d'ouverture entre les peuples qu'à partir de l'amour de sa terre, de son peuple, de ses traits culturels" (pape François, Fratelli tutti, n° 100). Face à la frilosité identitaire du groupe de Visegrad, ou à l'enfermement victimaire de la militance woke, le christianisme promeut un universalisme, ni matérialiste, ni idéologique, mais à l'écoute de soi, de l'autre et de la planète. À l'image d'un Dieu qui communie à l'humain dans la chair et ce, au risque de la croix.

(1) Blog : https://ericdebeukelaer.be/

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