Où en est le redressement relatif de l'économie wallonne ?

Pour rebondir, il ne suffira pas de dépenser l’argent emprunté. Amplifier l’activité industrielle implique de motiver davantage les entrepreneurs, les entreprises et les investissements étrangers. Cette région se dirige-telle vers un scénario à la grecque?

Où en est le redressement relatif de l'économie wallonne ?
©illu Joison
contribution externe

Par Alain Siaens, économiste, ancien président de la banque Degroof et professeur hre à l’UCLouvain

En 1913, la production industrielle wallonne par tête d’habitant était la plus importante du monde. La Wallonie disposait de nombreuses ressources naturelles, terres fertiles, forêts, charbon, fer, zinc, plomb, ardoisières (Bertrix), marbre (Rance) etc. Sa population équivalait à celle de la Flandre. Les grands domaines, les charbonnages, l’industrie lourde ont prolétarisé sa population employée, tandis que les descendants de familles fondatrices perdaient la flamme entrepreneuriale. Des réflexes de luttes et des tensions sociales s’ensuivaient. Un militantisme syndical agressif a détourné les investisseurs étrangers de s’implanter en Wallonie : ils ont préféré la Flandre. En outre, l’essoufflement démographique, la disparition de ses ressources naturelles et sa moindre proximité des ports ont fait que 1961 devenait la dernière année où le PIB wallon dépassait celui de la Flandre.

La législation financière a découragé les entreprises familiales de s’étendre par augmentations de capital, en interdisant jusqu’en 2020 le double vote pour les actionnaires permanents stables, contrairement à ce qui se faisait dans tous les pays voisins et similaires. Surendettement et holdings coûteux en cascade (les poupées chinoises) ont été un pis-aller. Beaucoup de sociétés ont été décimées ou vendues à des groupes étrangers (groupes sidérurgiques, CBR et Cimenteries d’Obourg, Intermills, Acec, Ateliers Malevez, etc..)

Écart grandissant entre Flandre et Wallonie

Le PIB (produit intérieur brut) de la Wallonie dont la population n’est plus que 32 % de la population belge, représente 23 % du PIB belge. En outre la Wallonie dépense, consomme ou utilise plus que 32 % des ressources fédérales ou nationales. Le revenu par tête d’habitant Wallon est à 71,4 % de celui du Flamand. La différence s’aggrave puisque de 2008 à 2019, le PIB flamand a crû de 1,3 %, ceux de la Wallonie et de Bruxelles, respectivement, de 0,8 % et de 0,6 %. Le besoin wallon de financement est comblé par un transfert nord-sud et par un endettement croissant de manière disproportionnée. La dette wallonne (la sienne propre et sa part de la dette publique au prorata de sa population) va atteindre en pourcentage de son PIB le ratio grec. Celle de la Communauté française (Fédération Wallonie Bruxelles) atteindrait 15 milliards en 2025. C’est intenable.

Les causes et ressorts de la disproportion

Les taux d’emploi (employés en % des habitants âgés de 20 à 64 ans) sont de 65 % en Wallonie et de 75 % en Flandre. Mais il y a plus grave : les employés des secteurs publics et non marchand (subsidiés) représentent 35,3 % de la population active wallonne contre 27,2 % en Flandre. Le PIB wallon contient un secteur marchand très inférieur à celui de la Flandre. Or, c’est dans ce secteur que se font les prélèvements fiscaux et parafiscaux qui financent les dépenses publiques, le nombre et le revenu net de ceux et celles que les pouvoirs publics emploient ou subsidient. Soignants, enseignants, policiers et pompiers etc., sont certes très utiles, on souhaiterait qu’ils soient plus nombreux et mieux rémunérés. Mais cela dépend des ressources que le secteur marchand, industriel et exportateur peut générer (les exportations wallonnes représentent moins de 18 % des exportations belges.)

Quelle septième réforme de l’État ?

Wallonie et Communauté française auront un besoin de plus en plus insatisfait de financement, tandis qu’une écrasante majorité flamande rêve de régionaliser davantage (l’ensemble de la sécurité sociale hors pensions, travail, justice, etc.). Pour l’obtenir, ils consentiront à transférer davantage aux Francophones en réduisant moins les transferts prévus de 2025 à 2034. Les dirigeants wallons leur concéderont plus de pans de compétences en se préoccupant du court terme et en gagnant du temps dans l’espoir de rebondir.

Quelle relance du secteur marchand, quelles exportations ?

Le plan wallon de relance, appuyé par le 1,6 milliard de fonds européens (eux-mêmes empruntés par l’Union européenne) a une autre envergure que les plans intérieurs. Investir en vue de la transition verte, de la mobilité durable, de la digitalisation etc., semble approprié dans l’air du temps. Les effets multiplicateurs sur l’activité, l’emploi et les revenus augmenteront aussi l’inflation. Il s’agit, en effet, d’une augmentation de la demande avec une fuite à l’importation (ordinateurs, éoliennes). Mais qu’en sera-t-il de l’expansion de l’offre durable, d’entreprises nouvelles ou de taille plus importante, bref de la capacité de production de biens ? Les politiciens aiment passer commande : ils préfèrent importer des trams pour Liège et des bus express pour Charleroi plutôt que de supprimer la TVA pour les doubles vitrages et les panneaux solaires.

Un scénario à la grecque ? Une caricature, mais...

Imaginons à partir de là un scénario apocalyptique, dans lequel la Wallonie devra de plus en plus financer – seule – ses nouvelles compétences quand bien même la diminution programmée de transfert nord-sud serait amoindrie. Au PS où les idéologues collectivistes supplanteraient les sociaux-démocrates pragmatiques s’adjoindrait Ecolo et le PTB pour diriger la Région à la française : 35 heures payées 38, d’où renchérissement du coût salarial de 8,5 % (la loi sur la compétitivité étant abolie pour la Région) amenant des faillites d’entreprises et des licenciements.

L’âge de la pension serait ramené à 62 ans, le nombre de fonctionnaires et de subsidiés augmenterait par rapport à celui des travailleurs dans le secteur marchand. Un ministère des aides, primes, subsides et subventions distribuerait des avantages visibles immédiatement en faisant supporter les coûts de façon invisible et ultérieure (par la dette) : gratuité des transports en commun, chèque énergie aux allocataires sociaux et aux “smicards”, primes à l’emploi, aux vélos électriques cargo, etc. Les fortunes en capital à risque au-delà d’1 million d’euros (personne de sensé n’achète plus d’obligations à un taux réel net négatif) seraient taxées à 0,5 % avec progressivité applicable aussi à des centimes additionnels régionaux augmentés. Dès lors des sièges sociaux et des actionnaires se délocaliseraient, les investissements étrangers se contracteraient, les talents s’expatrieraient. Le secteur marchand (seul gisement des ressources financières) se contracterait encore plus. Comme les taux d’inflation et d’intérêt remonteront à 4 ou 5 %, la dette wallonne deviendrait ingérable, les prêteurs ne voulant plus la renouveler comme en Grèce en 2011. La Wallonie devenant financièrement invivable serait mise sous tutelle et devrait réduire drastiquement ses dépenses avec des effets sociaux dévastateurs.