Comment Karl Marx pourrait sauver le capitalisme

Le penseur libéral Alain Minc publie un essai où il proclame son admiration intellectuelle... pour l’œuvre de Karl Marx. Présentation.

Comment Karl Marx pourrait sauver le capitalisme
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Voilà un personnage ambivalent, qui aime brouiller les pistes. Essayiste libéral et chef d'entreprise français, membre de nombreux conseils d'administration, auteur de La Mondialisation heureuse (un plaidoyer en faveur du libre-échange), Alain Minc (1) avoue son admiration pour le penseur de référence des communistes. Il s'explique dans un petit essai, Ma vie avec Marx (Gallimard, 2021).

De la mécanique glacée du capitalisme, il a été l'un des rouages. Principal instigateur de l'OPA agressive menée en janvier 1988 contre la Société générale de Belgique pour le compte du businessman italien Carlo De Benedetti, qui s'achèvera sur un échec cuisant, Alain Minc n'a rien d'un rêveur prônant la révolution prolétarienne. Il admire toutefois Karl Marx pour la cathédrale intellectuelle qu'il a bâtie à partir de son analyse des rouages de l'économie et de ses mutations, de la lutte des classes. "Sans doute est-ce un peu par coquetterie que, caricaturé par les médias comme un indéfectible compagnon de route du 'grand capital', je ne cesse de me présenter comme le dernier marxiste français", écrit Alain Minc.

Ce dernier constate les lacunes de la pensée libérale, écrasée par l'ombre gigantesque de Marx, dans la compréhension des pulsations puissantes de la dynamique multiséculaire du capitalisme. "Pourquoi n'y a-t-il pas eu de Marx du libéralisme ?", déplore-t-il. Pour tenter de rivaliser avec l'auteur du Capital, Alain Minc puise dans l'histoire des idées afin de reconstituer une théorie du libéralisme économique qui serait aussi globale que l'œuvre de Marx.

Dans ce bricolage, il additionne les apports de cinq penseurs : Adam Smith, père fondateur du marché ; Ricardo, précurseur de la mondialisation ; Schumpeter, qui avait cerné le rôle central de l’entrepreneur ; Kondratiev (un économiste soviétique… qui sera fusillé en 1938 lors des purges staliniennes), pour sa compréhension de la régénération du capitalisme par la technologie ; et Keynes, en tant qu’inventeur de la régulation macroéconomique.

Ce kaléidoscope à cinq miroirs permet d'expliquer comment, au lieu de s'effondrer selon la prophétie marxiste, le capitalisme a triomphé et semble aujourd'hui plus enraciné que jamais. Mais, confesse Alain Minc, il subsiste un grand vide dans l'amalgame artificiel de ces quelques auteurs : l'imbrication intime entre l'économie et la société n'est en rien pensée. Or, face aux inégalités qui se creusent et qui menacent tout le système, ce lien doit être reconstitué d'urgence. "Un vrai successeur de Marx nous manque. Non pas un théoricien qui partirait en quête de la révolution, mais un penseur qui essaierait d'établir un pont entre l'optimum de l'économie de marché et le mieux-être de la société."

"Marx, reviens !"

D'où ce cri poussé par Alain Minc dans son livre : "Marx, reviens !" Bien entendu, il ne s'agit pas de glorifier les traces indignes laissées par les héritiers de l'économiste, historien et sociologue allemand : les millions de morts du communisme totalitaire, le collectivisme sclérosé qui éteint toute initiative, la vénération aveugle d'une idéologie censée tout expliquer et qu'on ne pouvait mettre en cause… "Ce Marx-là est mort. Demeure l'autre Marx, celui qui a découvert les conflits de classes, qui en a fait le moteur du réformisme, qui a engendré la social-démocratie, qui a encensé le jeu des forces sociales, qui, d'une certaine façon, a mis au jour l'existence de la société civile."

On le comprend entre les lignes : si Alain Minc souhaite l'apparition d'un penseur de l'envergure de Marx, c'est aussi dans le but de sauver le capitalisme de lui-même. Comme la menace communiste l'avait déjà fait il y a plusieurs décennies, en poussant au réformisme, à une meilleure répartition des richesses. "Sans Marx, il n'y a pas à coup sûr de communisme et d'Union soviétique, mais sans Marx, il n'y a pas non plus de social-démocratie, facteur, elle, de progrès."

>>> (1) Ingénieur de l’École nationale supérieure des mines de Paris, énarque, Alain Minc murmure depuis des décennies à l’oreille des puissants. Qu’ils soient en politique ou patrons de grands groupes. Dans son dernier ouvrage (Ma vie Avec Marx publié chez Gallimard), l’essayiste français prend son image à rebrousse-poil et tente de réhabiliter Karl Marx, créateur d’une théorie globale qui, en en dévoilant les fondations, a permis l’adoucissement du capitalisme.

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