Il est grand temps que l’Occident revoie sa définition de la guerre et joue le même jeu que ses adversaires

La situation à la frontière polonaise nous le rappelle : nous devons repenser notre conception de la guerre. La limiter à une période d’éclatement de la violence armée nous rend myope face aux stratégies adverses.

Il est grand temps que l’Occident revoie sa définition de la guerre et joue le même jeu que ses adversaires
Contribution externe

Une carte blanche de Tanguy Struye de Swielande, professeur en Relations internationales, UCLouvain, et de Dorothée Vandamme, chargée de cours en Relations internationales, UCLouvain.

L’image d’Épinal de la guerre en Occident est construite à partir de notre passé récent : adversaire connu et déclaré, batailles décisives, affrontement conventionnel, ligne de front, matériel de combat. Cette vision de la guerre est pourtant bien restrictive et ne correspond que peu aux conflits contemporains. La guerre n’est pas, contrairement à nos souhaits et croyances, une parenthèse de l’histoire marquée par une déclaration de guerre et une armistice ; elle n’est rien de plus que la continuation de la compétition entre deux acteurs utilisant des moyens militaires pour atteindre leurs finalités politiques.

Limiter la guerre à une période d’éclatement de la violence armée de haute intensité obstrue notre capacité à faire face aux turbulences du monde de manière proactive et efficace. Alors que les grandes puissances investissent dans leurs armées afin de renforcer les mécanismes de dissuasion et éviter les confrontations directes, trop risquées en raison des arsenaux nucléaires, la compétition géopolitique s’est déplacée sur d’autres théâtres d’opération. Ne nous y trompons toutefois pas : il s’agit bien d’une opposition stratégique, une dialectique des volontés qui cherche à vaincre l’adversaire, à le faire tomber. Or, qu’est donc la guerre si elle n’est pas précisément cela ?

Une vision holistique de la guerre

Ce déplacement de la compétition vers un type d’affrontement sans éclatement de violence entre les principaux belligérants nous laisse démunis ; à tel point que nous l’ignorons. Certes, les adversaires de l’Occident sont identifiés, Chine, Russie, Iran en tête. Certes, les dirigeants occidentaux établissent "stratégies", études, rapports, concepts, autant de documents qui prétendent donner une ligne directrice. Ce foisonnement rhétorique n’est toutefois pas synonyme d’une stratégie pertinente et digne de ce nom.

Comprendre le monde, c’est comprendre que nos adversaires ne pensent pas comme nous. Notre vision segmentée de la politique nous empêche de cerner l’amplitude de l’action stratégique de nos adversaires. La situation à la frontière entre la Pologne et la Biélorussie l’illustre : alors que les médias européens y lisent une crise migratoire, il s’agit en fait bien d’une arme utilisée par la Biélorussie et la Russie face à l’UE. Immigration, droit, énergie, cyber… Tout, pour nos adversaires, est susceptible d’être militarisé. La distinction entre paix et guerre n’existe pas, la politique internationale est la scène d’une opposition géopolitique et géostratégique continue. L’outil militaire, considéré comme spécifique au temps de guerre en Occident, est intégré dans la politique quotidienne chinoise ou russe. Cette vision holistique permet une mobilisation complète des ressources pour atteindre l’objectif de redéfinir l’ordre mondial. Au-delà de l’importance de la technologie et des aspects matériels, l’opposition s’étend sur les terrains de l’identité, la cognition, la culture, la psychologie collective, la volonté populaire.

Notre myopie stratégique

Les pays occidentaux souffrent d’atrophie stratégique, préparant la dernière guerre sans parvenir à cerner la prochaine. En résulte une inadaptation de la culture stratégique occidentale à la pensée stratégique hybride. La guerre est une entreprise politique, une compétition de volontés, et une bataille pour les perceptions et visions du monde. La subversion fait partie du jeu stratégique. Cette myopie stratégique découle de l’obstination occidentale à comprendre la guerre selon le prisme des XIXe et XXe siècles. Cette sclérose du vainqueur, nous portant à nous reposer sur nos acquis et à supposer que ce qui a fonctionné par le passé continuera de fonctionner dans le futur, bloque notre capacité d’adaptation stratégique. Une telle posture, toute réconfortante soit-elle, ne peut contraindre nos adversaires dans un comportement qui nous arrange. Au contraire, nous leur offrons ainsi un avantage stratégique certain, puisque leurs actions, en deçà du seuil de la guerre, restent invisibles à nos yeux. Ces facteurs sont renforcés par l’effet miroir, c’est-à-dire la tendance à croire que celui qui nous fait face agit selon les mêmes rationalités et logiques. D’autres États, comme la Russie ou la Chine, ne définissent pas les mêmes règles et visions des relations internationales. L’extrême hiérarchisation socio-politique occidentale et la lourdeur bureaucratique mènent à des visions en tunnel, une segmentation des domaines d’action et ressources mobilisables, des dysfonctionnements dans le processus décisionnel. Or l’organisation sociétale, horizontale et en réseaux, offre de nombreuses portes d’entrée pour nos adversaires.

Un risque de fragmentation

En conséquence, les démocraties libérales occidentales sont non seulement mal préparées à ces formes de guerre, mais elles ne semblent pas disposées à prendre les mesures nécessaires. Ce faisant, elles laissent la porte ouverte à une déstabilisation et un risque d’affaiblissement des institutions démocratiques et de fragmentation interne. Les règles de la guerre ne sont plus déterminées par l’Occident. Notre réticence à identifier les stratégies hybrides et à y répondre ne va pas entraîner une disparition de ces stratégies ; au contraire, cela signifie qu’elles ont le terrain de jeu pour elles, fixent les règles et gagnent. Si nous combattons un adversaire utilisant ses propres règles, et si nous ignorons ces règles, comment pouvons-nous espérer prendre le dessus ?

Comme dans un jeu de société, chaque ressource, action, décision est une pièce du jeu stratégique global, et l’on ne peut pas comprendre les mouvements isolés si l’on ne tient pas compte de l’ensemble du jeu. Quand la défense de l’intérêt national est l’objectif du jeu, la grande stratégie en est la règle. Or, l’Occident n’a ni règle du jeu, ni grande stratégie ; comment peut-il alors comprendre les mouvements de l’adversaire sur l’échiquier ? Si la guerre est comprise comme une parenthèse dans le temps pendant laquelle la force est utilisée de manière intensive et directe entre les adversaires, une guerre où la violence est déplacée sur des terrains secondaires reste sous le radar, invisible, imperceptible. L’absence de visibilité n’est pas synonyme d’absence de mouvement de la part de l’autre partie. Il est grand temps que l’Occident réécrive ses propres règles et commence à jouer le même jeu que ses adversaires.